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Gambie: la «Commission Vérité, réconciliation et réparations» prête à agir

Par Dominique Cettour-Rose (avec AFP)@GeopolisAfrique | Publié le 16/10/2018 à 16H45

Adama Barrow lors d'une interview à Banjul 26 juillet 2017
Le président gambien, Adama Barrow, interviewé à Banjul, le 26 juillet 2017. © Lamin KANTEH / AFP

Les onze membres de la «Commission Vérité, réconciliation et réparations» (CVRR) de Gambie ont prêté serment le 15 octobre 2018. Les audiences devraient commencer rapidement pour mettre au jour les violations des droits de l'Homme commises pendant les 22 années de pouvoir de l'ex-président Yahya Jammeh. Ce dernier, en exil depuis 20 mois, pourrait, à l'issue des travaux de la CVRR, être extradé.


Promise par le nouveau gouvernement gambien, la «Commission Vérité, réconciliation et réparations», est officiellement installée. C'était l'un des engagements phares du président Adama Barrow, quand il a succédé à Yahya Jammeh, en décembre 2016. Mais «collecter et compiler toutes les informations et les preuves des violations des droits de l'Homme, sera un défi» pour la CVRR, prévient Marta Colomer, d'Amnesty International pour l'Afrique de l'Ouest. 
 
«Poursuivre les auteurs de violations des droits de l'Homme administre aux autres la leçon que ni le temps ni la distance ne peuvent empêcher la justice de prévaloir», s'est réjoui Madi Jobarteh, un militant des droits de l'Homme. «La justice apporte une consolation et un soulagement aux victimes, même si elle ne peut entièrement leur rendre les droits, la dignité ou les biens qu'ils ont perdus, ni alléger leur souffrance», a-t-il reconnu.

Tortures, détentions arbitraires, disparitions forcées
Les défenseurs des droits de l'Homme accusent le régime Jammeh d'actes systématiques de torture contre des opposants et des journalistes victimes d'exécutions, de détentions arbitraires et d'enlèvements. Ancien correspondant de la BBC à Banjul, Lamin Cham, a raconté à l'AFP son arrestation en juin 2006 et les tortures qu'il a subies de la part des gardes du corps du président gambien au siège de la toute-puissante NIA, agence nationale du renseignement, instrument de répression du régime. «Ils m'ont demandé pourquoi je travaillais pour un média étranger en particulier et pourquoi je citais le nom de Yahya Jammeh dans mes articles», a-t-il raconté.

D'autres ont eu, façon de parler, moins de chances que lui: le journaliste Deyda Hydara, cofondateur du journal privé The Point et correspondant de l'Agence France-Presse, a été assassiné par balles en décembre 2004, et l'opposant Solo Sandeng est mort en détention en avril 2016.

Campagne Jammeh2Justice
En 2017, ONG et associations de victimes avaient lancé la campagne internationale Jammeh2Justice afin que l'ex-président gambien réponde de ses actes. L'ancien militaire, réchappé d'une tentative de coup d'Etat en décembre 2014, avait lui-même renversé en 1994 le président gambien de l'époque et pris la tête d'un comité militaire. Jammeh avait alors procédé à des purges dans tous les secteurs de la société, y compris dans son entourage proche. La population et l'oppostition vivaient dans la crainte de la répression menée par la NIA.

Adama Barrow avait indiqué en janvier 2018, un an après avoir succédé à Jammeh, qu'il se prononcerait sur une éventuelle demande d'extradition de ce dernier, à la fin des travaux de la CVRR, tout en assurant que «l'Etat de droit» serait respecté.

Procès d'anciens agents de la NIA
La sécurité de ce petit pays anglophone d'Afrique de l'Ouest de deux millions d'habitants, quasiment enclavé dans le Sénégal, est toujours assurée par un corps d'armée mandaté par la Cédéao, sous commandement sénégalais. Cette force de maintien de la paix était intervenue alors que Jammeh refusait de quitter le pouvoir après avoir perdu les élections du 1er décembre 2016. Suite à une ultime médiation guinéo-mauritannienne, l'ex-homme fort du pays s'était exilé en Guinée Equatoriale le 21 janvier 2017.
 
Le procès symbolique de l’ère post-Jammeh, où comparaissent actuellement d'anciens agents de la NIA, est régulièrement ajourné depuis son ouverture en mars 2017. Il provoque des rixes entre proches des accusés et des victimes donnant une idée des difficultés auxquelles pourrait être confrontée la Commission représentant l'ensemble des communautés ethniques et religieuses du pays. Son président Lamin Sise, un ancien diplomate auprès des Nations Unies, aura la lourde charge de répondre à l'impatience des Gambiens de voir une page sombre de leur histoire réparée.