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Guerre des monnaies : faut-il baisser l’euro ?

Par Pierre Magnan@GeopolisAfrique | Publié le 22/01/2014 à 11H11, mis à jour le 27/01/2014 à 16H58

Bureau changes
L'euro est-il trop cher par rapport aux autres monnaies ? La question se pose jusque dans ce bureau de change biélorusse. © EGOR ERYOMOV / RIA NOVOSTI

L’euro est-il trop cher par rapport aux autres monnaies? La Banque centrale européenne doit-elle prendre des mesures pour faire baisser la monnaie commune européenne? Pour le Conseil d’analyse économique (CAE), la réponse est très nettement oui. Pour le CAE, la BCE doit avoir une politique monétaire plus expansionniste. En clair créer de la monnaie pour la faire baisser.

Le Conseil d’analyse économique, organisme placé auprès du Premier ministre, avec pour mission «d’éclairer, par la confrontation des points de vue et des analyses, les choix du gouvernement en matière économique», préconise une politique monétaire plus expansionniste. Pour Agnès Bénassy-Quéré, Pierre-Olivier Gourinchas, Philippe Martin et Guillaume Plantin, auteurs de l'étude du CAE «L'euro dans la guerre des monnaies», cette politique expansive de la BCE permettrait de baisser la valeur de la monnaie européenne et pourrait permettre de gagner des points de croissance grâce à de meilleures exportations.


Un gain de croissance de 1%
Les auteurs de cette analyse estiment qu’une baisse de l’Euro de 10% par rapport aux monnaies des principaux partenaires commerciaux de l’Union européenne permettrait de gagner environ 0,6 point de croissance pour commencer, puis 1% après. Un effet non négligeable dans une Europe en panne de croissance. Selon eux, «une dépréciation temporaire de l’euro, qui accompagnerait une politique monétaire plus expansionniste, aiderait la zone euro à se sortir d’une situation conjoncturelle difficile».

Les auteurs se montrent cependant prudents sur les effets d'une telle «dévaluation» : «Les exportations de la France hors zone euro – les seules directement aff ectées par une dépréciation de l’euro – ne représentent que 11% du PIB français : la baisse de l’euro ne peut être la réponse unique à notre déficit de compétitivité.» 

Euro change
Taux de change effectif réel par rapport à un ensemble de partenaires, corrigé par les prix relatifs à  la consommation. Une hausse traduit une appréciation de l’euro. © CAE


Ils partent du constat qu’«entre juillet 2012 et décembre 2013, l’euro s’est apprécié de plus de 10% par rapport au dollar, alors que l’écart de conjoncture entre les deux économies s’est creusé au détriment de la zone euro». Constat encore plus fort avec le Japon dont la monnaie a reculé de près de 50% par rapport à la monnaie européenne. Ils ont aussi noté que les principales banques centrales (Royaume Uni, Fed, Banque du Japon) ont toutes mené des politiques expansionnistes.

Le contexte américain se prête, selon ces économistes, à une politique plus audacieuse de la BCE. La banque centrale américaine, la FED, a en effet annoncé une normalisation de sa politique monétaire (en clair, une limitation de sa création de monnaie). Cette décision pourrait provoquer un retour de capitaux vers les Etats-Unis et déstabiliser la situation des capitaux en Europe, notamment dans ces zones les plus faibles. 
 
«La politique monétaire de la BCE n’est pas assez expansionniste» et une politique contraire «entraînerait une baisse transitoire de l’euro qui serait bienvenue», précise Agnès Bénassy-Quéré, présidente déléguée du CAE. Selon elle, la BCE semble trop prudente en restant sur sa ligne de maintenir une inflation inférieure à 2%. «Le risque de déflation est plus fort que celui de l’inflation», constate-t-elle, ce que confirme l’économiste Philippe Martin : «La BCE rate son objectif d’inflation». La zone euro est en effet dans une inflation qui tourne autour de 0,7% par an et serait plus menacée par des risques de déflation que par une inflation galopante.

La zone euro joue les bisounours
La position du CAE ne devrait pas avoir de conséquences pratiques sur la politique monétaire européenne. Mais elle s’ajoute à d’autres prises de position favorables à une politique plus souple de la BCE alors que la campagne des européennes approche et que la croissance est toujours très faible.
 
L’économiste et députée PS Karine Berger a déjà critiqué la politique de la Banque centrale européenne sur cette question. «La zone euro joue les bisounours dans la guerre actuelle des monnaies. On voit pourtant bien que, lorsque les Etats-Unis entrent dans un bras de fer commercial avec la Chine, cela fonctionne !», s'était agacée la députée PS.

Tous les pays de la zone euro n'ont pas forcément la même approche de cette question et ceci peut expliquer une partie de la prudence de la BCE. Ainsi, culturellement, l'Allemagne a toujours été en faveur d'une monnaie forte. Le rapport du CAE note, avec un certain humour, la différence des recherches entre la France et l'Allemagne des mots «euro fort» sur Google: «L’expression "euro fort" recueille 6,5 millions d’entrées, tandis que l’expression "euro faible" n’en récolte que 145.000. Le contraste est saisissant avec le débat en Allemagne, où l’euro fort est loin de constituer un leitmotiv: l’expression "stark euro" ne recueille que 1,4  million d’entrées "schwach euro" en recueillant 764.000»

Le débat entre la France et l'Allemagne sur cette question est d'ailleurs récurrent. Arnaud Montebourg ou François Hollande ont souvent mis la question sur le tapis. Le président français avait défendu il y a près d'un an devant le Parlement européen à Strasbourg la nécessité d'une «politique de changes» dans la zone euro afin de rendre la monnaie unique «moins vulnérable» aux fluctuations du marché. «Nous devons réfléchir à la place de notre monnaie, l'euro, dans le monde. Elle ne peut fluctuer selon les humeurs des marchés», avait déclaré le président français. Depuis, rien n'a changé.
 
Pas étonnant que le dernier sondage Ipsos-Steria, réalisé du 8 au 14 janvier 2014, montre une progression des personnes qui souhaitent une sortie de l’euro. Elles sont désormais 33% à le dire.