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Haïti,  Amérique

Haïti en proie à l'incertitude politique : le mécontentement fait déraper l'élection présidentielle

Par Michel Lachkar@GeopolisFTV | Publié le 25/01/2016 à 16H16, mis à jour le 25/01/2016 à 16H16

L'affiche candidat à présidentielle haïtienne brûlée par manifestants.
Les affiches de Jovenel Moise, candidat à la présidentielle haïtienne, brûlées par les manifestants. © AFP/ Hector Retamal

Le second tour de l'élection présidentielle, qui devait se tenir dimanche 24 janvier 2016 en Haïti, a été annulé la veille du scrutin en raison des violences. La communauté internationale s'inquiète du dérapage électoral en cours. Arnold Antonin, figure du cinéma et de la culture haïtienne, répond à nos questions, depuis Port-au-Prince, sur la situation sociale et politique du pays.

Pourquoi l’opposition a-t-elle refusé de se présenter au second tour de l'élection présidentielle haïtienne ?
Les observateurs haïtiens  ont constaté  des fraudes massives  au premier tour et une abstention énorme de 80% ou plus des électeurs. Le second tour se présentait comme un piège pour l’opposition, avec  un seul candidat en lice, celui du pouvoir. Malgré la présence des forces des Nations Unies, on n’arrive pas à organiser des élections crédibles dans ce pays, à comptabiliser les voix sans fraudes et irrégularités. La lutte du peuple haïtien pour la démocratie, pour  de vraies élections n’a jamais cessé depuis la chute des Duvalier. L'oligarchie et certains secteurs des classes moyennes peuvent éprouver parfois une nostalgie des régimes forts, mais la population veut pouvoir exercer sa liberté d’expression et ne veut pas se voir voler son vote.

Pourtant les observateurs  internationaux n’avaient pas signalé de fraudes massives ?
Les observateurs internationaux ne comprennent pas toujours les  manipulations en cours.  Ils ne voient que ce que l’on veut leur montrer. Il y a des malversations dans le comptage des voix qui leur échappent. Ils ne voient que  l’apparence des choses. En Haïti les élections sont régulièrement entachées  d’irrégularités.  La communauté internationale finance ces élections et ferme les yeux  sur les problèmes car ces élections ont un coût important, dans ce dernier cas 35 millions de dollars, et elle  veut absolument les valider. Son attitude a révolté l’ensemble de la société civile cette fois.

Pourquoi le président sortant qui ne se représente pas  aurait il voulu manipuler le scrutin ?
Il ne se présente pas car la Constitution l’interdit, mais il veut laisser un dauphin.  Les chefs d’Etat   ne veulent jamais lâcher le pouvoir, qui est synonyme de rentes et d’avantages. Ils ont peur également de se retrouver  devant la justice pour des problèmes de corruption ou de détournement de fonds.  Le candidat Jovenel Moise, sorti du chapeau du président sortant, est un jeune planteur de bananes, totalement inconnu, qui défend les intérêts  du pouvoir.  Il y aussi des enjeux économiques plus importants. Il y a des mines d’or  dans le nord d’Haïti, et sans doute du pétrole. C’est pourquoi la bataille pour le pouvoir est un enjeu économique. Mais paradoxalement les conditions pour que ces richesses soient bien exploitées et bien réparties ne font pas  partie du débat politique.

Les partisans de l'opposition sont descendus dans les rues de Port au Prince, pour exprimer leur colère contre le président Michel Marelly accusé de vouloir imposer son dauphin Jovenel Moise à la tête du pays.


Quel  bilan  faites-vous  des cinq ans de présidence Martelly ?
Le président Michel Martelly, c’est la pensée magique au pouvoir. La  magie du verbe au paroxysme. Bon orateur, il a cru qu’il suffisait de dire une chose pour qu’elle devienne réalité ou soit acceptée comme telle.  Il a beaucoup parlé et beaucoup promis, mais rien de fondamental n’a été réalisé. Il s’était engagé sur ce qu’il appelait  les cinq E : Etat de droit, Emploi, Education, Energie et Environnement.  L’échec est patent sur tous ces fronts. Il a passé le clair de son temps à provoquer et a été en ce sens son principal ennemi, en s’aliénant même les secteurs valables  qui étaient prêts à collaborer avec lui. La reconstruction du pays n’a pas démarré ou se fait sur les mêmes bases d’avant.  Les camps de tentes, apparus après le tremblement de terre de janvier 2010 ont disparu en grande partie de Port- au- Prince,  mais ils  ont simplement été  déplacés  à l’extérieur de la ville. Seuls points positifs : quelques rues ont été asphaltées et l’insécurité a reculé, il y a moins de braquages et d’enlèvements.  Mais la justice reste corrompue et  le chômage n’a pas vraiment baissé. L’environnement urbain est insupportable.  La vie quotidienne reste très difficile en raison du coût de la vie, du manque d’emplois, avec  toujours  un grand nombre de mendiants  sans aucun espoir. L’exode rural s’accentue en accélérant le processus de bidonvilisation du pays et en augmentant le lumpen prolétariat.  La pauvreté de masse n’a pas disparu et cela entretient le chaos politique.

Les haïtiens continuent de s’exiler et de quitter le pays ?
Oui, comme à chaque fois que l’espoir retombe. Les premières élections libres en 1987 avaient connu un énorme engouement, mais les américains sont intervenus de peur de voir en Haïti un gouvernement de centre gauche. Le mur de Berlin n’était pas encore tombé. Après il y a eu l’espoir du changement avec l’arrivée d’Aristide en 1990. Cela n’a pas duré longtemps. Même Martelly avait fait naître l’espoir dans certaines couches de la population.
Aujourd’hui l’espoir est retombé.  Les haïtiens continuent à quitter leur pays pour l’Amérique latine, le Brésil en particulier et la Caraïbe, les Etats Unis, le Canada ou l’Europe. Il y a une hémorragie des cerveaux, des techniciens, des gens formés. Et c’est dramatique pour le pays. Pourtant Haïti  peut sortir de la pauvreté. En misant d’abord sur la jeunesse de sa population, avide de formation, son potentiel touristique et agricole. Un artisanat d’art et une culture populaire très riche. l'opposition lutte pour un agenda national qui donneraient la priorité à l’éducation et à l’environnement en créant les conditions pour une institutionnalisation de la démocratie et des élections avec les moyens du pays et pour en finir avec la présence militaire étrangère vieille de plus de douze ans.