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Hommage au journaliste Pierre Cherruau

Par Falila Gbadamassi@GeopolisAfrique | Publié le 23/08/2018 à 19H26, mis à jour le 24/08/2018 à 20H15

Dunkerque ville natale journaliste écrivain Pierre Cherruau
Dunkerque, la ville natale du journaliste et écrivain Pierre Cherruau décédé le 19 août 2018. © LECLERCQ Olivier / hemis.fr / Hemis

Pierre Cherruau s'en est allé. Le Nigeria et le Sénégal, à l'instar du continent africain, constituaient les territoires de prédilection du journaliste et écrivain français.


Pierre Cherruau est décédé le 19 août 2018 à Soulac-Sur-Mer (Gironde), en France, après avoir porté secours à son fils en train de se noyer. ​Le journaliste et écrivain, né à Dunkerque, avait 48 ans et aurait célébré son 49e anniversaire, le lendemain de son décès.  

Il y a quelques semaines encore, Géopolis faisait appel à son expertise. Celle d'un journaliste qui connaissait bien le Nigeria et qui pouvait mettre en perspective les relations franco-nigérianes à l'occasion de la visite d'Emmanuel Macron dans ce pays, la première d'un président français. Un déplacement placé sous le signe de la culture puisque c'est de Lagos que la Saison des cultures africaines, qui se tiendra en 2020 en France, devait être lancé. 

«L'Afrique m'a toujours passionné, confiait-il à l'essayiste franco-sénégalais Karfa Diallo qui s'entretenait avec lui après la sortie de son livre De Dakar à Paris, un voyage à petites foulées (Calmann-Lévy, 2013). Et l'Afrique m'a toujours très bien traité. J'ai vécu plusieurs années au Nigeria aussi où j'étais très bien traité et j'ai toujours eu d'excellentes relations, alors que c'est souvent un pays qui n'a pas toujours très bonne réputation. Mais c'est un pays fantastique.»

Pierre Cherruau était rentré justement, il y a quelques mois, d'un long séjour nigérian. Il y avait passé quatre ans, de 2013 à 2017, notamment pour former des journalistes. De retour à Paris, il s'était lancé dans une nouvelle aventure professionnelle à Radio France.

Formé à l’Institut de sciences politiques (IEP) de Bordeaux et au Centre de formation des journalistes (CFJ) de Paris, le grand reporter avait très vite fait du continent africain son sujet de prédilection. «Pierre, on pouvait ne pas le voir pendant des semaines, des mois, voire des années, il ne fallait pas s’inquiéter: c’est qu’il était en Afrique, continent dont il a visité une quarantaine de pays, lors de ses incessants déplacements professionnels», écrit son ami Jean-Jacques Reboux dans un texte où il salue la mémoire du disparu. 

Séjournant au Bénin, au Nigeria et au Sénégal, entre autres, il avait ainsi collaboré avec plusieurs rédactions françaises, avant de devenir le chef du service Afrique de Courrier international, pendant une quinzaine d'années (1997 à 2011). Puis il a pris la tête de la rédaction de Slate Afrique. Le lancement du média se fera d'ailleurs à Dakar, la capitale du Sénégal. Un autre pays qui lui était cher, notamment parce que c'était celui de sa compagne et évidemment de leurs deux enfants. 

Cette ville sera également le point de départ d'une passionnante aventure humaine pour ce féru de la course à pied. «En 2010, il décide de se lancer dans un défi un peu fou: parcourir Dakar-Paris en courant», note Jean-Jacques Reboux. Le résultat, un blog sur Le Monde, «Dakar - Paris, au rythme des foulées et des rencontres» et le livre, De Dakar à Paris, un voyage à petites foulées. 

Mis en ligne le 27 juin 2013


«L'idée, expliquait alors Pierre Cherruau, c'était d'aller à l'encontre, des clichés, des idées reçues. Et souvent, j'ai l'impression qu'on a beaucoup d'idées reçues par rapport à l'Afrique parce qu'en tant que journaliste, on (y) passe très peu de temps. Il y a de moins en moins de correspondants permanents en Afrique (...). Au fond, les journalistes connaissent mal les pays africains». Et de citer l'écrivain suédois Henning Mankell (qui vivait la moitié de l'année au Mozambique et qui est décédé en 2015) répondant à une question sur la façon dont la presse parlait du continent. «"Avec les médias occidentaux, on sait tout sur la façon dont les Africains meurent mais rien sur la façon dont ils vivent". (Henning Mankell) exagèrait un petit peu (...) Mais on sait très peu de choses sur la façon dont ils vivent et, moi, j'avais envie d'aller à la rencontre des populations africaines»

L'ouvrage que Pierre Cherruau a livré à la suite de cette expérience est le énième d'une longue série, dont six romans noirs auquel le continent africain servait de décor: Nena Rastaquouère (éditions Baleine-Le Seuil, 1997), Lagos 666 (éditions Baleine-Le Seuil, 2000), Nok en stock (L’Écailler du Sud, 2004), Ballon noir (coécrit avec Claude Leblanc et publié en 2006 aux éditions L’Écailler du Sud), Chien fantôme (Après la lune, 2008) et Togo or not Togo (Ed. Baleine, 2008).

Mais de De Dakar à Paris, un voyage à petites foulées apparaît comme un livre à part. Sur les réseaux sociaux, c'est la couverture de cette œuvre que Pierre Cherruau avait d'ailleurs choisi comme photo de profil. L'exercice littéraire, dès son amorce, est très personnel. «ll faut que tu te livres un peu plus que ne le fait d'habitude un journaliste», lui avait suggéré son éditrice chez Calmann-Lévy. 

Le projet naît après le décès de son père et homonyme, Pierre Cherruau, qui lui avait donné «le goût, à la fois de la course et de l'écriture, deux activités qui sont au fond très liées (parce qu'elles sont toutes les deux) une façon d'apprivoiser la liberté». «Quand on est sur les routes, ajoutait-il lors de son entretien en 2013 avec Karfa Diallo, comme il y a des dangers un peu partout, la mort est très présente. Mais du coup, la vie est aussi très présente parce que quand on sait que l'on peut mourir à n'importe quel moment, on vit de façon plus intense». Une belle leçon de vie. 

Pierre Cherruau Florent Couao-Zotti en mai 2018 au salon livre à Yaoundé

Pierre Cherruau et l'écrivain béninois Florent Couao-Zotti, en mai 2018, au salon du livre à Yaoundé © Avec l'aimable autorisation de Florent Couao-Zotti


Pierre, tu ne partageras plus rien avec nous, y compris ce fameux verre... Tu n'écriras plus ! Nous n'entendrons plus ce timbre si posé, que beaucoup ont découvert sur le plateau de l'émission Afrique Presse, une production conjointe de TV5 Monde et de RFI. «Les morts ne sont pas morts», écrivait Christian Eboulé qui avait la charge de ce magazine en te rendant hommage, citant l'illustre poète sénégalais Birago Diop. Oui, «Les morts ne sont pas morts» ! Adieu, Pierre !