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Impôts: les Grecs sont-ils vraiment des fraudeurs invétérés?

Par Laurent Ribadeau Dumas@GeopolisAfrique | Publié le 10/07/2015 à 11H21, mis à jour le 13/07/2015 à 12H24

Sur place Constitution à Athènes...
Sur la place Syntagma (en grec: Constitution) à Athènes le 7 juillet 2015... © REUTERS - Alkis Konstantinidis

Les citoyens, l’Eglise et les armateurs grecs ne payent pas d’impôts, accusent souvent les tenants d’une ligne dure vis-à-vis de la Grèce. Qu’en est-il exactement ? Quelques éléments de réponse.

Les contribuables grecs sont-ils des «fraudeurs» ?
La collecte des recettes fiscales (total des impôts et des cotisations fiscales) en Grèce manque d’efficacité. En 2012, le ratio recettes fiscales sur PIB du pays était ainsi l'un des plus faibles d'Europe: à peine 32% contre 47,6% au Danemark (39,4 % pour toute l’UE), selon L’Expansion.

Evidemment, les problèmes de la collecte sont entravés par la corruption et les privilèges fiscaux. Pour autant, «le gros du corps des agents fiscaux n’est pas corrompu (…). Le problème est ailleurs : dans la protection clientéliste que les politiques au pouvoir apportent à leurs amis, dans le manque de volonté politique de s’attaquer aux très gros fraudeurs», affirme le président du syndicat des agents du fisc cité par Le Monde, Tryphon Alexiadis. Exemple de fraude à grande échelle: le trafic de carburant. «Lequel permet d’éluder des milliards d’euros de taxe. Mais personne n’y touchait jusqu’à aujourd’hui, car les intérêts en jeu sont trop puissants», dit une source gouvernementale elle aussi citée par Le Monde.

Globalement, la fraude s’élèverait entre 10 et 20 milliards d’euros, selon l’ancien (et éphémère) secrétaire général chargé des recettes fiscales, Haris Theoharis, lui aussi cité par Le Monde. Et il manquerait à l’appel 72 milliards d’euros d’impôts impayés, en raison notamment des hausses survenues depuis la crise. 

En dépit de ces chiffres impressionnants, il semble totalement injuste de jeter l’opprobre sur l’ensemble de la population grecque. Car environ deux tiers des salariés grecs, notamment les fonctionnaires, et les retraités, ne peuvent échapper à l’impôt car ils sont prélevés à la source. Les évitent beaucoup plus facilement les artisans, les professions libérales ou certaines grosses firmes…

Il faut également tenir compte d’une administration fiscale vieillotte et mal organisée. Une situation qui n’a pas été améliorée par les coupes dans les effectifs de fonctionnaires. Résultat : selon Tryphon Alexiadis, on compterait en Grèce un agent du fisc pour 1127 citoyens, contre 730 en Allemagne.

Pour autant, «la Grèce ne sortira pas de l'ornière en collectant plus d'impôts», pense L’Expansion. «L'évasion fiscale n'est qu'un des nombreux problèmes de la Grèce (…). La productivité du pays est très insuffisante. Les entreprises publiques ne gagnent pas d'argent, ce qui les rend difficiles à vendre. Enfin, la Grèce est incapable d'exporter à grande échelle, ce qui fait qu'elle dépend énormément des importations.»
 

Eglise orthodoxe sur î Santorin
Eglise orthodoxe sur l'île grecque de Santorin (18 octobre 2014) © AFP - GARCIA JULIEN / HEMIS.FR

La puissante et riche Eglise orthodoxe paye peu d’impôts…
90% des Grecs se disent orthodoxes. Et l’Eglise n’est pas séparée de l’Etat. Et aujourd’hui, le Premier ministre, Alexis Tsipras, reste très évasif quand on l’interroge sur la question d’une éventuelle séparation. Il était moins prudent quand son parti, Syriza, était dans l’opposition. Mais aujourd’hui au pouvoir, il évite de s’en prendre aux institutions religieuses.

«Il y a une connexion politique entre l'Eglise et l'Etat, qui lui a donné ses privilèges», observe un universitaire grec cité par Le Monde. Le rôle spirituel de la première «est étroitement lié à son rôle politique, entretenant une confusion entre les fidèles et les citoyens, qui est exploitée par les politiciens en quête de votes». Les popes (prêtres orthodoxes) sont ainsi des relais d’opinion. Qu’il convient de ne pas fâcher…

Pour ses chefs, la richesse de l’Eglise serait un «mythe». C’est plutôt un sujet tabou. En théorie, ses organismes sont obligés de publier leurs comptes. Mais ils ne le font pas... «Il n'y a pas de système économique pour détailler (leurs) revenus véritables et personne ne connaît l'étendue de (leurs) propriétés, car il n'y a pas de cadastre», explique l’universitaire cité plus haut.

L’institution religieuse posséderait un magot estimé entre «700 millions à 2,5 milliards d'euros», rapporte Le Point. Voire 3 milliards.

Elle détiendrait plus de 130 000 hectares de terres agricoles, de forêts, des milliers de kilomètres de littoral. Ce qui ferait d’elle le second propriétaire foncier du pays. Elle est également propriétaire d’immeubles dans les quartiers chics ou les riches banlieues d’Athènes, de grands hôtels, de restaurants de luxe, d’hôpitaux, de pensionnats, de parkings, selon Le Point et Le Monde. Sans compter 6 millions d'actions de la Banque nationale dont l’institution est actionnaire à hauteur de 1,5%... 

Et pourtant, malgré ce matelas, l’institution orthodoxe reste «exemptée de nombreuses taxes, dont celle sur la propriété foncière qui touche l’ensemble des Grecs» (Le Point). En 2012, elle s’est acquittée de 12,5 millions d’euros d’impôts, selon ses propres dires.

Navire-citerne grec dans port Limassol à Chypre
Navire-citerne grec transportant 40.000 m2 d'eau dans le port de Limassol à Chypre le 1er juillet 2008, pendant une période de sécheresse © Reuters - Pavlos Vryonides

Les armateurs, autre puissance peu taxée…
La Grèce compte l’une des plus importantes, sinon la plus importante, flotte marchande au monde. Elle représente «264 millions de tonnes de port en lourd (TDW) pour 3760 navires, soit 7,7 %» (La Tribune) des capacités mondiales. Alors que leurs grands rivaux japonais sont endettés, les armateurs hellènes ont pu, en 2013, investir «13 milliards de dollars dans la construction de nouveaux bateaux», rapporte RFI. Ils auraient par ailleurs rapporté 140 milliards à l’économie grecque entre 2000 et 2010 et emploient 250.000 personnes dans leur pays. Une vraie puissance donc…

Dans le même temps, la profession, très mondialisée, est peu impactée par la crise grecque : «Le transport destiné à leur pays ne représente que 1% de leur activité» (RFI). Dans ce contexte, les propriétaires de bateaux «peuvent aussi à tout moment fuir vers des cieux plus cléments», constate RFI. Qui précise : «Cela prend à peu près 24 heures pour modifier le régime fiscal d'un bateau». Facile, donc, d’exercer un chantage sur le gouvernement…

Cerise sur le gâteau, les armateurs ont une charge fiscale très, très légère. Ils ne sont ainsi redevables d’aucun impôt sur le revenu, ni sur les bénéfices. Ils payent juste «une taxe forfaitaire sur le tonnage des navires battant pavillon grec» et sur l’âge des embarcations. Un statut accordé en 1953, puis inscrit dans la Constitution, «pour permettre la reconstruction de leur flotte anéantie durant la Seconde guerre mondiale», rapporte Le Monde.

La situation déplaît à l’UE qui se demande «si ces exemptions compatibles avec la réglementation du marché interne européen».

«On nous prend pour symbole, mais du point de vue des prélèvements, nous versons davantage d’impôts (au prorata du tonnage) à l’Etat grec, que les transporteurs français n’acquittent à l’Etat français», rétorque le président de la Chambre de commerce internationale du pays, Nicos Vernicos. Ce que l’on dément côté français… Quoi qu’il en soit, en 2013, la profession aurait acquitté pour 47 millions d’euros de taxe. «De nouvelles mesures fiscales ont permis de porter ce montant à 104 millions d’euros en 2014», selon le site contexte.com. «C’est nous armateurs, qui avons spontanément accepté de payer davantage d’impôts», affirme Nicos Vernicos.

Cargos navigant au large Pirée port d'Athènes 5 mars 2015
Cargos navigant au large du Pirée, le port d'Athènes, le 5 mars 2015. Au-dessus d'eux, des nuages d'orage. Un symbole de la situation dans le pays? © REUTERS - Alkis Konstantinidis