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Inde,  Asie-Pacifique

Inde: la vache sacrée, prétexte des hindous pour s'en prendre aux musulmans

Par Jacques Deveaux@GeopolisFTV | Publié le 06/04/2017 à 14H34, mis à jour le 06/04/2017 à 14H39

Vaches sacrées en Inde
La consommation de viande bovine bien qu'interdite se développe en Inde. © DR

La vache sacrée. Intouchable et immangeable. Les extrémistes hindous en font aujourd'hui un point de fixation dont les musulmans sont les victimes. Les agressions et les meurtres de chauffeurs de bétaillères se multiplient au nom du respect de la tradition.


Pehlu Khan, un musulman âgé de 55 ans, transportait des vaches dans son camion sur une autoroute de l’Etat du Rajasthan au nord-ouest du pays. Il faisait la route avec un groupe de 15 personnes qui a été pris à partie par des «Gau rakshaks», des «protecteurs des vaches».
 
«Des Gau rakshaks ont bloqué quatre véhicules, accusant les conducteurs de transporter illégalement des bovins. Les véhicules venaient de Jaipur et se rendaient à Nuh», a précisé le chef de la police locale. Les coups se sont mis à pleuvoir comme le montre une vidéo. Cinq des camionneurs, gravement touchés, ont été conduits à l’hopital par la police, et c’est là que Pehlu Khan a trouvé la mort.

La loi des «Gau rakshaks» 
Ainsi, au moins dix musulmans ont été tués dans au cours des deux dernières années, accusés d'avoir mangé de la viande de bœuf ou d'avoir fait du trafic d’animaux vivants ou de viande de vache. Si globalement la consommation de viande augmente en Inde (+20% chaque année pour le poulet), celle de bœuf demeure interdite presque partout. Un consommateur peut être condamné à sept ans de prison. Mais la loi se contourne facilement et les trafics ne manquent pas.
 
Mais depuis l’arrivée au pouvoir en 2014 de Narendra Modi, des groupes d’extrémistes hindous entendent faire respecter une règle stricte. A travers l’Inde, les violences imputables aux «Gau raksha» se multiplient. Ils patrouillent sur les routes de nuit, à la recherche de bétail qui va frauduleusement passer au Bangladesh ou dans un des rares Etats autorisant l’abattage de ces animaux.

                                         Vidéo Asian News International
 
Ces extrémistes se donnent le beau rôle. Le chef d’un de ces groupes, Yogendra Arya, confie à un journaliste du Guardian: «Ici, nous avons coutume de dire que si les vaches sont sauvées, le pays est sauvé.» Il reconnaît l’usage des armes à feu. «Quand on voyage de nuit, on garde nos armes. On peut ouvrir le feu et on a tué des trafiquants. Eux aussi tirent. On a perdu cinq de nos volontaires.»
 
Un zèle suspect
Le respect de la vache, considérée comme sacrée, est profondément ancré dans la culture hindoue. Mais le zèle mis à sauver ces bêtes est un phénomène nouveau, qui cache une réalité plus complexe. «Protéger ces bêtes dociles a pris une forme plus large à la fin des années 1900. D’abord une réaction à l’ordre colonial, pour protéger sa religion et sa culture. Puis désormais clairement dirigée contre la communauté musulmane», précise au Guardian Neera Chandhoke, professeure de science politique à la retraite.
 
Et donc les «Gau raksha» ciblent sans cesse les musulmans pour qui la vache ne représente aucun interdit. Traditionnellement, dans les Etats où l’abattage est autorisé, le commerce de la viande bovine est tenu par les musulmans. Lors de l’attaque, Pehlu Khan a fourni des papiers prouvant que son transport était tout à fait légal. Les vaches avaient été achetées dans une foire de Jaipur.
 
Pourtant, dans cette affaire, aux yeux du ministre de l’Intérieur de l’Etat, Gulad Chand Kataria, les torts sont partagés. «Les gens savent que le commerce des vaches est illégal mais ils le font.». Et le ministre d’absoudre les «Gau raksha» qui essayent d’arrêter ceux qui se livrent à de tel crimes.
 
D’ailleurs, le respect de l’ordre moral ne se cantonne pas aux routes. Ainsi, toujours à Jaipur, un hôtel de 28 chambres a du baisser le rideau. Il a été accusé par des «Gau raksha» de servir du bœuf à table, ce qui est illégal dans l’Etat du Rajasthan. Les autorités locales ont fermé l’hôtel car il n’avait pas de licence pour vendre de la nourriture. Les dénégations du propriétaire n’y ont rien fait. «Je ne servais pas du bœuf. Je n’ai rien à cacher», a déclaré Nayeem Rabbani aux médias. Pourtant, deux des employés ont été arrêtés pour trouble à l’ordre public et atteinte aux sentiments religieux.
 
Le Hayat Rabbani est le seul hôtel de la ville tenu par un musulman.