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Inde: le pays qui mise sur le numérique, mais où l'on coupe Internet

Par Falila Gbadamassi@GeopolisAfrique | Publié le 06/05/2017 à 17H01, mis à jour le 30/05/2017 à 18H52

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La Software Freedom Law Center India a organisé une veille sur les coupures d'Internet en Inde afin de les documenter pour mieux les combattre. Capture de son outil de suivi effectué le 5 mai 2017. 
© DR

L'Inde veut digitaliser son économie mais les coupures d'Internet sont devenues légion dans différents Etats du pays, souvent pour étouffer des mouvements de contestation. Depuis sa création en 2010, la Software Freedom Law Center India veille au respect des droits numériques des Indiens et milite contre ces interruptions. Entretien avec la fondatrice de l'ONG, l'avocate Mishi Choudhary.


Comment expliquer qu'il y ait de plus en plus de coupures Internet dans un pays qui promeut le paiement électronique?
Nous posons exactement la même question. Les autorités mènent une grande campagne sur l'Inde numérique («Digital India»). Elles voudraient que nous allions de plus en plus vers l'économie digitale, une économie sans cash, que nous fassions davantage de transactions électroniques... C'est un effort louable des autorités indiennes.

Mais imaginons que les Indiens suivent le mouvement dans leur quotidien, pour leurs affaires et qu'Internet soit interrompu de façon soudaine... C'est comme si on fermait toutes les banques, tous les commerces dans l'économie traditionnelle. C'est une éventualité qui préoccupe beaucoup de gens. Il faut que les autorités indiennes en soient conscientes parce que nous allons vivre dans la même société. Il y a eu une soixantaire de coupures d’Internet en Inde entre 2012 et 2016, 31 pour la seule année 2016. Ce n’est pas l’image que l’on se fait d’un pays démocratique. 

L’Inde est un Etat fédéral. Le développement du numérique est une ambition du gouvernement central qui, avec les coupures d'Internet, se trouve contrariée par les gouvernements locaux qui, eux, décident de ces interruptions. Comment gère-t-on une telle situation?
Le gouvernement central édicte ses lois et ses procédures. Mais elles ne sont pas toujours respectées par les Etats qui appliquent leurs propres lois pour empêcher, selon eux, que des manifestations viennent perturber l'ordre public. Nous souhaitons que de telles mesures ne s'appliquent que quand il y a urgence. Pas quand 5 ou 50 personnes manifestent de façon pacifique. J'espère que le coût social et économique des coupures d'Internet finira par faire entendre raison aux autorités. 

Les coupures d'Internet sont-elles devenues un moyen facile et abordable de réprimer ans la mesure où cela évite de mobiliser, par exemple, des effectifs policiers? 
Je ne le pense pas parce qu'on a aura toujours besoin de déployer des forces de sécurité sur le terrain. Mais c'est indéniablement un nouvel outil dans l'attirail de la répression. Et cela montre surtout que certains n’ont toujours pas compris les bénéfices que l'on peut tirer d'Internet ou ne mesurent pas les conséquences désastreuses d'une coupure. Les interruptions ne pénalisent pas seulement les personnes visées mais la société dans son ensemble.

Ce n’est pas parce que deux ou trois personnes font quelque chose de répréhensible en utilisant le Net que toute une région doit en payer le prix. D’autant qu'il y a des écoles, des hôpitaux, des banques qui ont besoin d'Internet pour fonctionner sur le territoire en question. 

Il faut interpeller les responsables politiques et les confronter aux conséquences de leurs actes. Ils nous donneraient alors leur vision de la situation, nous expliqueraient peut-être l’étendue de l’urgence. Avec de telles explications, une coupure d’une ou deux heures pourrait nous paraître «acceptable». On ne peut définitivement pas punir tout le monde. Nos vies sont sur ces téléphones mobiles: 94-95 % des gens les utilisent au quotidien en Inde. 

L'avocate Mishi Choudhary fondatrice l'ONG Software Freedom Law Center India

L'avocate Mishi Choudhary, fondatrice de l'ONG Software Freedom Law Center India, le 31 mars 2017 lors du RightsCon, le sommet des droits numériques qui s'est tenu à Bruxelles.  © Falila Gbadamassi


Votre organisation documente et analyse les coupures d'Internet en récoltant de nombreux témoignages sur la façon elles affectent les structures et les individus. Quels sont ceux qui vous ont le plus marqué?
Ceux qui concernent les hôpitaux sont inquiétants dans la mesure où de nombreuses donnés médicales et pharmaceutiques - réserves de sang, de médicaments - sont stockées en ligne. Les médecins nous ont raconté qu’ils n’arrivaient pas à accéder aux dossiers de leurs malades parce qu’il n'y avait pas de connexion Internet. C’est terrifiant de se dire qu’on pourrait, nous ou nos proches, se retrouver dans cette situation. 

Ne plus être en mesure de faire des opérations bancaires parce qu’on a pas Internet n'a rien de rassurant non plus. Après la démonétisation (les billets de 500 et de 1000 roupies ont été retirés de la circulation, NDLR), les retraits d'espèces ont été limités. S’il n’y pas de cash et que les paiements électroniques ne fonctionnent plus, on se retrouve dans des situations difficiles. Comme les étudiants qui ne peuvent pas recevoir de l’argent de leurs parents alors qu’ils sont loin de chez eux. Comment peuvent-ils se nourrir, payer leurs frais de scolarité ? 

Il en de même pour les petits entrepreneurs qui travaillent uniquement, par exemple, avec l'application Whatsapp. Ils reçoivent leurs commandes, les livrent et communiquent avec leurs clients par ce biais. Ils font leur publicité sur Facebook. Pour eux, une coupure Internet peut signer la fin de leur activité. Les grandes entreprises de commerce en ligne enregistrent également des pertes: ils ne reçoivent plus, par exemple, de commandes des régions coupées du Net. 

Quels sont les principaux défis pour l’Inde aujourd’hui en ce qui concerne les coupures Internet?
Le premier est lié à la collecte de données fiables en temps réel sur ces interruptions intempestives. Quand les compagnies de télécommunications reçoivent une requête des autorités, elles n’ont pas le droit de communiquer. Par ailleurs, il est difficile pour le citoyen de déterminer s’il s’agit d’une vraie coupure ou d’un ralentissement de débit. Il n’y pas d’outil pour véritablement mesurer une coupure d’Internet.

L’évolution du contexte politique est un autre sujet de préoccupation. Les mauvaises habitudes peuvent se répandre facilement d'un Etat indien à un autre : les coupures d'Internet seraient ainsi banalisées. L’impact économique des interruptions doit être aussi pris en compte dans la mesure où le gouvernement indien mise sur le numérique à tous les niveaux, y compris en matière de e-gouvernement. Comment gère-t-on toute une population quand des services publics sont perturbés parce qu'il n'y a pas Internet? Dans un gigantesque pays comme le mien, qui compte 1,2 milliard de personnes, les chiffres ont leur importance. Je suis également interpellée par les contraintes auxquelles sont confrontées les forces de l’ordre dont la mission est le maintien de l'ordre. On ne peut pas se permettre de les balayer d'un revers de la main. Nous devons être en mesure d'examiner tous les aspects du problème pour en venir à bout.