Trois questions à...

Monde

Internet: Access Now, gardien des droits numériques

Par Falila Gbadamassi@GeopolisAfrique | Publié le 28/04/2017 à 17H56, mis à jour le 28/04/2017 à 19H14

Capture écran site l'ONG Access Now
© DR

Le gouvernement camerounais a rétabli le 20 avril 2017 la connexion Internet dans les régions anglophones qui en étaient privées depuis 94 jours. Une victoire pour la campagne #KeepItOn, qui milite contre les coupures d'Internet, initiée par l'ONG de défense des droits numériques Access Now. Deji Olukotun, en charge de #KeepItOn, nous parle de l'organisation qui veille à notre liberté digitale.


Comment est née l'ONG Access Now?
Access Now a été créée en 2009 au moment de la révolution verte en Iran. Les militants avaient alors du mal à se connecter à Internet et on a pris conscience que ce medium constituait une force qui permet aux gens de défendre leurs droits, de défendre les droits humains et d'œuvrer pour les changements politiques. La première édition du RightsCon, sommet dédié aux droits numériques que nous organisons chaque année, s’est tenue en 2011. L'évènement répondait au besoin de trouver un espace où tous les acteurs – activistes, entreprises, intellectuels, universitaires et gouvernements – pouvaient échanger, notamment parce qu’Internet évolue tellement vite qu’il faut s’arrêter pour faire le point. 

L'équipe d'Access Now aux RightsCon 31 mars 2017

Les membres de l'équipe d'Access Now (dont Deji Olukotun, 3e à partir de la gauche), l'ONG qui organise le RightsCon (sommet sur les droits numériques), lors de la 6e édition de l'évènement le 31 mars 2017, à Bruxelles (Belgique).  © Falila Gbadamassi


Votre ONG, Access Now, incarne aujourd’hui le combat pour la défense des droits numériques. Comment peut-on expliquer à un néophyte ces droits et les enjeux qui y sont liés?
Les questions technologiques sont souvent complexes et évoquer les droits numériques peut s’avérer très technique. Le principe de base qu'il faut retenir, c’est que nos droits sont les mêmes, que nous soyons connectés ou pas. Ce qui est intéressant avec un évènement comme RightsCon (la sixième édition s’est tenue fin mars 2017 à Bruxelles, NDLR), c’est que nous arrivons à réunir autour de la table des acteurs plus ou moins à l'aise avec les questions technologiques. Des ingénieurs informatiques côtoient ainsi des représentants de gouvernement…

Toutes les parties qui participent à la conférence sont sur le même pied d’égalité. Ce n’est pas toujours le cas dans d’autres évènements. Pour mettre en place une stratégie efficace, il faut comprendre les activistes, le fonctionnement des entreprises qui opèrent dans le numérique ou celui des responsables politiques. Il est primordial que ces échanges aient lieu car ils sont très constructifs. 

Nous avons également organisé un sommet à destination des jeunes, parmi lesquels se trouvent de futurs activistes. Cela ne nous aide pas si les personnes à qui nous nous adressons ne savent pas de quoi nous parlons. Et les responsables politiques ne sont pas les plus à l'aise quand il est question de technologie parce qu’ils ne sont pas arrivés au pouvoir pour ça et qu'ils n’ont pas nécessairement besoin de la technologie pour atteindre leurs objectifs. Nous aidons les gouvernements à appréhender ces problématiques, nous aidons les entreprises du numérique qui sont accaparées par leurs propres intérêts économiques, à comprendre les répercussions des services qu’ils offrent sur les individus.

On a souvent parlé de fracture numérique entre le monde développé et les pays en voie de développement. Peut-on dire aujourd’hui que les coupures d’Internet sont le nouveau visage de ce fossé entre les démocraties et les Etats moins démocratiques?
Le fossé numérique est toujours d’actualité, y compris dans les pays développés. Certains ont accès à Internet à la maison, d’autres non… Ce problème n’est toujours pas réglé. Cependant, c’est une violation des droits humains que de priver toute une région d’Internet en interrompant la connexion, y compris les entreprises, les hôpitaux, toutes les personnes et les structures qui ont un besoin vital d’Internet. 


La campagne #BringBackOurInternet a polarisé l'attention ces derniers mois (Internet a été finalement rétabli au Cameroun le 20 avril 2017 après avoir été coupé le 17 janvier 2017). Les coupures d’Internet sont-elles devenues un véritable fléau ou c’est parce que l'opinion publique y est devenue plus sensible?
Nous avons le sentiment qu'ils sont en hausse. Quand il y a une interruption de la connexion Internet, c’est comme si un voile noir recouvrait tout. Tout le monde est réduit au silence. Les conséquences d'une coupure d'Internet interpellent. Elles sont devenues plus fréquentes en période électorale. Et à ce titre, nous restons très attentifs aux situations politiques dans chaque pays et nous faisons en sorte d’être prêts pour soutenir les activistes en cas de coupure. La campagne que nous avons lancée, #KeepItOn, rencontre un franc succès. Quand les gens constatent une interruption, ils nous appellent à la rescousse. Les coupures d'Internet ne sont pas et ne peuvent pas devenir la norme au Cameroun ou ailleurs dans le monde. 

Quels sont les principaux défis aujourd’hui en ce qui concerne les droits numériques?
Pour ce qui est de la liberté d’expression, les coupures d’Internet constituent un vrai problème. En matière de protection de la vie privée, les entreprises entreposent nos données personnelles dans des endroits qui ne sont pas suffisamment sécurisés. Il est primordial que ces données soient collectées, stockées dans des lieux protégés, pour une durée limitée. Il faut également s’assurer de la façon dont elles sont préservées en cas de transferts transfrontaliers dans le cadre des accords commerciaux.

Toujours dans le domaine de la vie privée, pouvoir formuler et exprimer son opinion est primordial. Il y a des espaces de confidentialité dont on a besoin pour se faire un avis. Avant même de pouvoir l’exprimer, on doit avoir la possibilité de le formuler. Si on ne bénéficie pas d’une certaine intimité, on ne peut pas y arriver. Les sites personnels sont de plus en plus censurés.

L’internet des objets, les objets connectés constituent une menace parce que les individus deviennent soudain très vulnérables. Il y a aussi une réelle menace pour la vie des personnes qui est parfois réglée par la technologie. 

La situation politique dans des pays comme les Etats-Unis car on ne laisse plus la possibilité à la société civile de s’exprimer librement. Acces Now doit être toujours vigilant. Nous avons la chance de travailler avec des activistes dans des pays qui font face régulièrement à ce type de situations et nous apprenons de leurs expériences. Ils partagent leurs astuces... L’administration Trump constitue, d'une certaine manière, un test pour notre organisation.

Les menaces sont multiples. Mais je reste optimiste parce qu’il y a beaucoup de bonnes idées et de talents capables de trouver des solutions idoines à toutes ces problématiques.

Et les «fake news» ?
Les «fake news» sont également associées aux coupures d’Internet. En Ouganda, par exemple, l'interruption a été ainsi justifiée. Il faut donc être très attentif à ce terme qui désigne des réalités différentes et qui a une très forte connotation politique. Donald Trump y est pour beaucoup.