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Syrie,  Irak,  Moyen-Orient

Daech, Isis, Isil, Etat islamique (EI)... pourquoi une guerre des noms?

Par Pauline Landais-Barrau & Camille Wormser@GeopolisAfrique | Publié le 26/09/2014 à 09H17, mis à jour le 26/09/2014 à 09H28

Combattant l'Etat islamique
En Syrie, un combattant de l'Etat islamique défile le drapeau à la main. © REUTERS PHOTO / STRINGER

Daech, Isis, Isil, Etat islamique (EI)... autant d'appellations pour qualifier la mouvance des djihadistes du califat. Mais selon le côté où on se place, elles varient. Petit point sur l'importance du choix des mots.

Le parti-pris français
Début septembre, le président de la République française, François Hollande, utilisait encore le terme d’«Etat islamique» pour désigner l’organisation djihadiste : celle-là même qui proclamait fin juin un califat sur les territoires conquis en Syrie et en Irak. Dix jours plus tard, lors de la Conférence internationale sur la paix et la sécurité en Irak, François Hollande employait désormais le terme «Daech». Une nouvelle expression présente dans tous les communiqués du Quai d’Orsay et de l’Elysée depuis le 9 septembre. Alors pourquoi un tel changement ?
 
Pour le Premier ministre français, Manuel Valls, le terme Etat islamique est «une insulte à la religion» musulmane. Laurent Fabius l’explique à l’Assemblée nationale : «Le groupe terroriste dont il s’agit n’est pas un Etat. Il voudrait l’être, mais il ne l’est pas.» Avant d’ajouter ce qui s’apparente à une requête : «Je recommande de ne plus utiliser le terme d’Etat islamique, car cela occasionne une confusion entre islam, islamistes et musulmans. Il s’agit de ce que les Arabes appellent Daech et que j’appellerai pour ma part les égorgeurs de Daech».
 

Vidéo du ministère des Affaires étrangères français, mise en ligne le 10 septembre 2014
 
Un parti-pris officiel et respecté par tous les membres du gouvernement refusant catégoriquement de parler d’un Etat au sens propre du terme, c’est-à-dire une «entité politique constituée d’un territoire délimité par des frontières, d’une population et d’un pouvoir institutionnalisé». Pourtant, «Daech» est l’acronyme de «Dawlat islamiya fi 'iraq wa sham», que l’on traduirait de l’arabe en français par «l’Etat islamique en Irak et au levant». Le sens est donc exactement le même. Mais l'idéologie n'est plus affichée.

Défilé membres l'Etat islamique dans province Raqqa en Syrie
Défilé des membres de l'Etat islamique dans la province de Raqqa, en Syrie © REUTERS PHOTO / STRINGER

Une guerre sémantique qui irrite l’Etat islamique
Car depuis la proclamation du califat, le groupe djihadiste dissident d’al-Qaïda en Irak s'est autoproclamé Etat islamique. Une dénomination à laquelle il est particulièrement attaché. Ce qu’ont très bien compris ses opposants qui décident eux aussi de changer de termes pour le qualifier de manière péjorative.
 
C’en est donc fini des mots «Etat» et «islamique»: place à «Daech»! Cette expression fait bondir les djihadistes qui y voient une attaque frontale contre l’organisation. En taisant le caractère islamique du califat, les gouvernements occidentaux et tous les opposants au groupe islamiste nient la charge symbolique et religieuse de la mouvance.

Dans les pays occupés par l’Etat islamique, le mot d’ordre est clair : l’utilisation de cet acronyme est scrupuleusement contrôlée. Ainsi, à Mossoul, plusieurs habitants ont d’ailleurs affirmé avoir été menacés de se faire couper la langue s’ils prononçaient le mot «Daech».

La décision des pays anglophones
Aux Etats-Unis et dans les pays anglophones, on se rallie à l’avis français mais on parle désormais d’«Isis» ou «Isil», ce qui signifie «Islamic State in Irak and Syria» ou «Islamic State in Iraq and the Levant». Et le président américain, Barack Obama, justifie sa position : «Ce groupe se fait appeler Etat islamique mais il faut que deux choses soient claires : Isil n’est pas islamique. La majorité des victimes de l’Isil sont des musulmans et aucune religion ne cautionne le meurtre d’innocents. Isil n’est certainement pas un Etat».
 
Une explication indispensable de la part du président américain car contrairement à la France, les Etats-Unis continuent d'employer le terme «Islamic state». Pour éviter les foudres des djihadistes, les pays anglophones prennent leur distance avec le choix français de «Daech», jugé trop péjoratif et tourné en dérision sur les réseaux sociaux. Le secrétaire d’Etat US John Kerry propose, quant à lui, une nouvelle dénomination : «L’ennemi de l’Islam».

Selon Romain Caillet, chercheur à l'institut français du Proche-Orient, «l'acronyme Daech est un terme impropre et péjoratif, utilisé par les opposants à l'Etat islamique. L'expression a été popularisée par le média Al Arabya. La chaîne qatarie Al Jazeera n'utilise d'ailleurs plus ce terme.»

Une version remise en cause par Myriam Benraad,  politologue spécialiste de l’Irak : «Le terme Daech n'est pas péjoratif en soi, il l'est devenu en raison du contenu qu'on lui associe : les exactions, les exécutions, les offensives, etc. Si les partisans de l'EIIL n'utilisent pas ce terme, c'est qu'ils sont dans une logique de pureté de la langue.»
 
Démonstration force l'Etat islamique dans province Raqqa en Syrie
Démonstration de force de l'Etat islamique dans la province de Raqqa, en Syrie © REUTERS PHOTO / STRINGER

Qu’en est-il des médias ?
Contrairement aux autorités politiques et religieuses, les journalistes choisissent l’une ou l’autre appellation en fonction du message qu’ils cherchent à faire passer. «Ceux qui veulent apparaître neutres et espérer faire du terrain ou de la correspondance avec EI, ne pourront pas les approcher s’ils emploient le mot Daech », explique Romain Caillet.

Mais souvent, la confrontation n’est qu’une histoire de mots. C’est pourquoi «Daech» est d’abord employé par des médias hostiles à l’organisation islamiste dont al-Arabiya et plusieurs autres chaînes d’informations iraniennes et libanaises. Leur but est «de minimiser l’influence de l’organisation au sein des populations et empêcher ainsi toute adhésion à son idéologie».

En France, la directrice de l’information de l’AFP, Michèle Léridon, explique pourquoi son agence de presse n’utilise plus le terme Etat islamique : «Tout d’abord car il ne s’agit pas d’un véritable Etat mais aussi parce que les valeurs dont se réclame cette organisation ne sont en rien islamiques.»
 
Pour Myriam Benraad, politologue spécialiste de l’Irak, «leur volonté est de créer un califat sunnite qui va bien au-delà de l’Irak et du Levant et qui s’étendrait à l’ensemble du monde musulman. Rien ne dit donc qu’il ne se rebaptisera pas un jour». L’EI pourrait donc bien changer de nom rapidement...