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Irak-Syrie: le mythe du califat pour faire tomber les frontières

Par Pierre Magnan@GeopolisFTV | Publié le 20/06/2014 à 16H18, mis à jour le 20/06/2014 à 16H18

Statue détruite d'Abu Jaafar al-Mansour
Statue détruite d'Abu Jaafar al-Mansour, calife abbasside qui construisit Bagdad en 762. La création de Bagdad a symbolisé la puissance du califat abbasside. Photo de 2005. © KARIM SAHIB/AFP

Les responsables du mouvement irakien EIIL affirment vouloir constituer un califat sur le Proche-Orient. Une sorte de retour aux sources pour Bagdad qui a abrité un des plus brillants califats de la région avant sa chute sous le coup des invasions mongoles. Un califat qui ignore bien sûr les frontières héritées du partage de la région par les grandes puissances en 1918.

Les combattants de l'EIIL (Etat islamique en Irak et au Levant) affirment vouloir instaurer un nouveau califat aux frontières floues. Mais le nom de l'organisation montre leurs ambitions puisqu'ils réunissennent l'Irak et le Levant (qui correspond à un territoire allant de la Palestine à la Syrie, en passant par le Liban) sous leur bannière. Sous leur revendication, l'idée de restaurer le mythe d'un âge d'or, celui du califat abbasside qui régna à Bagdad et de mettre à bas les frontières nées de l'accord secret entre Anglais et Français lors de la guerre 14-18, le pacte Sykes-Picot.

L'âge d'or du califat
Le califat mésopotamien s’est éteint au XIIIe siècle avec la fin de la dynastie des Abbassides. Cette dynastie régna sur le monde arabo-musulman du milieu du VIIIe siècle au milieu du XIIIe.
 
C’est à l’issue d’une bataille en 750 qu’une coalition menée par les Abbassides défait l’armée omeyyade, aujourd’hui en territoire irakien. Défaits, les Omeyyades, la première dynastie à avoir régné sur l'islam, ne conservent le pouvoir qu’en Espagne.
 
Après leur victoire, les Abbassides déplacent leur capitale de Damas vers la Mésopotamie (où ils créent Bagdad), qui devient le centre du califat. Il s’étend à la fin du VIIIe siècle sur une grande partie du monde arabe, mais aussi sur l’actuel Iran. L’empire abbasside nous a laissé de grands noms comme celui du calife (mot qui signifie «successeur», sous entendu du prophète) Harun al-Rachid. 

«Si l’époque abbasside est en effet un temps de relative prospérité, sous l’égide d’un Etat centralisé organisé autour de la personne du calife, il est certain qu’elle n’est pas cet âge d’or qui sera pour les siècles à venir une référence incontournable dans le monde islamique. Si âge d’or il y a, il se cantonne aux deux premiers siècles d’existence de la dynastie abbasside, jusqu’à la délégation du pouvoir califal au clan turc des Bûyides en 945», relativise Tatiana Pignon.

Derrière la toute puissance califale, qui a su créer un Etat fort, développer les arts, la culture, les sciences et l'architecture... les divisions religieuses (entre chiites et sunnites, notamment), les révoltes, les forces centripètes n'ont jamais cessé de miner l’empire. L’arrivée des Mongols, qui détruisent Bagdad au milieu du XIIIe siècle, met fin à la dynastie des Abbassides.

Samarra

La tour d'al-Malwiyah (9e siècle), attenante à la grande mosquée de Samarra, est un exemple de l'architecture abbasside. Elle a repris ou suggéré la forme des zuggerat de l'ancienne Mésopotamie, dont la plus célèbre est la tour de Babel (photo de 1940). © AFP


La conquête ottomane redistribue les cartes dans la région. Et le titre de calife est repris par les sultans turcs qui s’imposent des rives du Bosphore sur un immense empire et notamment sur le monde arabe... jusqu'à la Première guerre mondiale. 

La révolte arabe avec Lawrence
La guerre de 14 abat définitivement l’empire ottoman, qui a déjà perdu beaucoup de sa puissance au fil des années. Pourtant, Constantinople contrôle toujours une grande partie du monde arabe, dont ce qui correspond aujourd’hui à l’Irak, la Syrie, l’Arabie.
 
Au cours de la guerre qui oppose notamment les Anglais aux Turcs (alliés aux empires centraux), l'officier britannique T.E.Lawrence mène la révolte arabe contre les troupes turques en jouant sur le nationalisme arabe naissant. Mais derrière Lawrence d’Arabie, l’empire britannique entend bien faire main basse sur la région. Français et Anglais se partagent secrètement la région dès 1916 au gré de leurs intérêts dans le cadre des accords Sykes-Picot (nom des diplomates anglais et français qui ont conclu ce partage). 
 
Lawrence
Portrait non daté (1917 ?) de T.E.Lawrence, plus connu sous le nom de Lawrence d'Arabie et immortalisé dans le film de David Lean © AFP

A l'issue de la guerre de 14, le partage, légèrement modifié, est entériné. L’Irak est conquis par les Britanniques et est déclaré indépendant de l’empire ottoman, le 1er octobre 1919.
 
Le 25 avril 1920, la Société des Nations (ancêtre de l’ONU) confie un mandat au Royaume-Uni pour administrer la Mésopotamie, dans le cadre du partage de la région entre Français et Anglais. Le Mandat britannique de Mésopotamie, durant lequel la monarchie irakienne est proclamée, assure la transition du pays vers l'indépendance. «Pour Londres, le droit des peuples signifie le droit de choisir la tutelle britannique. Quand des nationalistes arabes radicaux refusent cette domination, ils sont ravalés au statut infamant de "Levantins", qu’ils partagent avec les éléments pro-français (en général des chrétiens)», écrit Henry Laurens.
 
Au sortir de l’empire ottoman, les frontières ne sont pas totalement stabilisées et l'idée d'un état kurde, un temps envisagé, est abandonné par les grandes puissances. C’est ainsi que Mossoul (l’ancienne Ninive) ne devient irakienne qu’en 1925 malgré les protestations turques. Un royaume est institué sous la houlette des Britanniques. Le roi Fayçal, cherif de La Mecque, celui qui mena la révolte arabe avec Lawrence, se retrouve en 1921 sur le trône de l’Irak officiellement indépendant en 1932 (après avoir été débarqué par les Français du trône de Syrie).
 
La monarchie est renversée en 1958. La république baassiste s'installe. 

Un pays éclaté
Le régime autoritaire de Saddam Hussein a longtemps masqué les divisions du pays. La guerre américaine menée en 2003 a renversé le régime baassiste mais n’a pas réussi à reconstruire un Etat accepté par toute sa population. «Les Américains ont détruit l'Etat et activé la recomposition confessionnelle du pays et tous les acteurs politiques ont dû utiliser une référence religieuse ou ethnique pour s'imposer sur la scène politique», relève Arthur Quesnay chercheur à l'Institut français du Proche-Orient.
 
Isil EIIL

Image prise à partir d'une vidéo, publiée le 17 mars 2014 par l'Etat islamique d'Irak et du Levant (EIIL). © AFP


Le pouvoir a été transféré aux chiites majoritaires qui n’avaient jamais pu réellement diriger le pays. «Les Américains ont démantelé les institutions, mais Maliki entrera dans l'Histoire comme celui qui a perdu des pans de l'Irak. C'est durant sa gouvernance que l'Irak a perdu son intégrité», assure Ruba Husari, une des meilleures expertes en matière de pétrole irakien. «L'avenir politique, économique et pétrolier dépend de la capacité des différentes composantes politiques, chiites et sunnites à maintenir l'intégrité du pays avant que le bateau ne coule complètement, mais on peut raisonnablement en douter», ajoute-t-elle.

Au nord, les Kurdes qui avait rêvé d’un pays au sortir de la Première guerre mondiale disposent aujourd’hui d’une large autonomie, qui est proche d’une totale indépendance. «Du point de vue kurde, c'est un tournant irréversible. Le statut de Kirkouk était la question la plus épineuse, mais elle a été réglée en une nuit grâce à l'offensive de l'Etat islamique d'Irak et du Levant», relève Fanar Haddad, chercheur associé à l'Institut du Moyen-Orient de l'université de Singapour.

La poussée des forces de l’EIIL accentuent la pression vers une division communautaire du pays. Mais ce mouvement d’obédience sunnite va plus loin. En parlant à nouveau de califat, il met en cause les frontières issues de l’éclatement de l’empire ottoman en supprimant de facto une partie de la séparation entre la Syrie et de l’Irak, sur la zone qu’il occupe. «Pour l’EIIL, Sykes-Picot illustre le caractère impérialiste de la division du Moyen-Orient et la trahison des promesses occidentales de l’instauration d’un royaume arabe indépendant quand, en 1920, la Société des Nations partagea la région en mini-Etats placés sous mandats français et britannique. On est là beaucoup dans le symbole», relève Pierre-Jean Luizard dans Liberation

Ils ont d’ailleurs symboliquement détruit le mur de sable qui marquait la frontière des accords Sykes-Picot.
Destruction of the Sykes-Picot Border between Iraq and Syria by #ISIS. (#SykesPicotOver) http://t.co/0djNQfsNTD pic.twitter.com/QBwCKEgVxv

En tout cas, le débat est lancé et sur twitter, le hashtag «#sykespicotover connaît un certain succès.

«Sykes-Picot est mort», affirme même le leader des druzes libanais Walid Joumblat, peu avare en affirmations chocs, au journaliste anglais Robert Fisk.
«Quand le nationalisme arabe reviendra en force, il ne reconnaîtra pas la légitimité de ce découpage et appellera à la constitution d’un Etat unitaire, panacée à tous les maux de la région. Les Etats réels seront ainsi frappés d’illégitimité et durablement fragilisés», écrivait déjà en 2003  l'historien et spécialiste de la région, Henry Laurens. Pour l'instant, les islamistes de l'EIIL contrôlent effectivement un territoire à cheval sur l'Irak et la Syrie remettant ainsi en cause les frontières imposés par les puissances occidentales. C'est là une des conséquences les plus inattendues de l'invasion de l'Irak de 2003.

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