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Italie,  Europe

Italie: Pedocin, «La Dernière plage» où hommes et femmes sont séparés par un mur

Par Falila Gbadamassi@GeopolisAfrique | Publié le 18/06/2016 à 14H49, mis à jour le 14/11/2016 à 19H28

Photo film «La Dernière plage»
Aperçu du fameux mur qui sépare les hommes et les femmes sur la plage du Pedocin, à Trieste en Italie.   © DR/Photo du film «La Dernière plage»

Une plage où les baigneurs sont séparés par un mur selon leur sexe... Cette curiosité se trouve à Trieste, ville italienne à la frontière avec Slovénie, dont l'histoire est tout aussi singulière. Les caméras de Thanos Anastopoulos et de Davide Del Degan ont filmé les habitués de «La Dernière plage (L’ultima spiaggia)» alors que l'Europe commençait à vivre une crise migratoire sans précédent.


C’est de la Croisette que le Grec Thanos Anastopoulos et l’Italien Davide Del Degan ont fait découvrir au monde une plage italienne hors du temps. «Nous avons mis en commun nos regardsThanos et moi ne sommes juste que les instruments que la plage a utilisé pour raconter toutes ces histoires. Nous avons été choisis par elle», résume Davide Del Degan. 

La dernière plage (L’ultima spiaggia), documentaire projeté en séance spéciale lors de la dernière édition du Festival de Cannes (11 au 22 mai 2016), est une immersion dans le quotidien du Pedocin, plage publique située dans le centre-ville de Trieste, où jusque dans l’eau une frontière sépare les hommes et les femmes. «Seuls les enfants, jusqu’à l’âge de 12 ans ont le droit de circuler librement de part et d’autre du mur. Après on devient soit une femme, soit un homme», explique Thanos Anastopoulos.

Sur la terre ferme, cette séparation prend la forme d’un mur. «Ce mur date de l’époque de l’empire austro-hongrois. C'est aujourd'hui une tradition», poursuit le cinéaste. Le Pedocin est une plage que fréquente tous les Triestins, quel que soit leur âge et quelle que soit leur condition sociale.

Dans «cet enclos, cette bulle parce que Trieste n’est pas un point de passage des migrants», on n'ignore cependant pas la crise migratoire que connaît l’Europe. Les conversations des baigneuses en disent long. Elles connaissent ou ont lu dans les journaux des témoignages de personnes qui ont, par exemple, renoncé à consommer les produits de la mer. La raison: trop de migrants y ont péri. 

Ajoutée le 9 mai 2016

Quand un Italien et un Grec font un film sur la dernière plage...
«En 2013, je pensais que ce mur était certainement le dernier en Europe. La situation était alors complètement différente, poursuit Thanos Anastopoulos. On parlait alors d’une Europe unie, où les frontières étaient ouvertes, où les droits de l’Homme étaient respectés… Le mur de la plage de Pedocin n’était alors qu’un signe du passé. Et pendant que nous tournions, s’est produit ce à quoi nous assistons: l’arrivée massive de réfugiés syriens en Europe du fait de la guerre».

«Nous ne voulions pas faire un film qui évoque de façon explicite la question des migrants d’autant que la crise n’avait pas cette ampleur et que notre intérêt pour Pedocin s’inscrit dans un tout autre cadre. Cependant, nous ne pouvions iignorer l'actualité». D’autant que les pays d'origine des réalisateurs, la Grèce et l’Italie, sont aux premières loges en matière d'accueil des migrants. La Dernière plage, au regard des drames humains dont la Méditerranée est le théâtre, est un titre plus qu'évocateur.

«"L'ultima spiaggia" est une expression italienne qui signifie "la dernière chance", "la dernière option", confie Thanos Anastopoulos. Elle est inspirée du film américain "On the Beach" (1959) de Stanley Kramer, réalisé pendant la Guerre froide, avec Gregory Peck et Ava Gardner. C’est l’histoire d’un sous-marin qui se dirige vers l’Australie, seul refuge, après une guerre nucléaire. La traduction italienne du titre en italien est  "La Dernière plage"». 

«C’est incroyable. Nous pensions que c'était le dernier mur et voilà que d’autres se construisaient autour de celui-là. A un certain moment, c’était très proche, avec les fermetures des frontières croate, slovène… La Slovénie se trouve à dix minutes de la plage du Pedocin qui n’est, elle, pas un passage pour les migrants car ils veulent directement arriver en Autriche ou en Allemagne. Mais les Triestins sont conscients de ce qui se passe autour d'eux, comme ils l'ont été au moment de la guerre en ex-Yougoslavie. Pendant la guerre froide, Trieste se trouvait à la frontière entre le bloc de l’Ouest et celui de l’Est.»

Photo film «La Dernière plage» côté hommes
© DR/Photo du film «La Dernière plage»

Territoire libre
Une plage unique dans une cité particulière. «Jusqu’à la Première Guerre mondiale, rappelle Davide Del Degan, Trieste appartenait à l’empire austro-hongrois. La ville revient à l’Italie dans l’entre-deux-guerres. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’armée yougoslave est la première à arriver à Trieste. Les Alliés ne savent pas alors à qui l'attribuer d’autant que Tito voulait cette localité qu’il aimait beaucoup. Finalement, pour des raisons géopolitiques, Trieste est donnée à l’Italie en 1954. Donc de 1945 à cette date, Trieste est un territoire libre sous la protection des forces alliées. Les plus âgés, qui fréquentent cette plage, ont vécu leur enfance sous l’influence de la culture américaine». 

A Trieste, c'est un vent de liberté qui semble toujours souffler. «Pour les gens de Trieste, constate Davide Del Degan, la plage du Pedocin avec son mur n'est pas un lieu de séparation ou de solitude, mais au contraire, il s'agit d'un signe de liberté absolue

«Ce mur me fait penser à l'identité, aux frontières, aux discriminations, à la différence entre les sexes», ajoute pour sa part Thanos Anastopoulos. Selon lui, La Dernière plage est une métaphore du vivre-ensemble en dépit de la séparation que cette plage implique. 

Ce documentaire, envoyé au Festival de Cannes, comme une «bouteille à la mer», s'apparente aussi à une réflexion sur une Europe vieillissante. S’ils avouent ne pas l'avoir envisagé de prime abord, les réalisateurs admettent que leur film peut être considéré comme telle car les vrais afficionados de cette plage sont âgés.

«La plupart des personnes d’un certain âge qui la fréquentent sont certainement seules chez elles. En venant à Pedocin, elles trouvent de la compagnie. Les hommes parlent souvent de la mort, tout ou presque est lié à la peur de mourir. De l’autre côté, les femmes veulent vivre. Si on veut parler de façon métaphorique de l'avenir de l'Europe, on lui conseillerait de devenir une femme», conclut, le sourire aux lèvres, Thanos Anastopoulos.  

«L’ultima spiaggia», un documentaire de Thanos Anastopoulos et de Davide Del Degan
Sortie française : 23 novembre 2016