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Jordanie : le groupe de rock libanais, Mashrou’Leila, sème le trouble à Amman

Par Alain Chemali@GeopolisAfrique | Publié le 30/04/2016 à 10H23

Le groupe rock libanais Mashrou'Leila à Beyrouth
 Hamed Sinno, le chanteur du groupe de rock libanais, Mashrou'Leila, dénonce en conférence de presse à Beyrouth le 28 avril 2016, «la censure des artistes» et les poursuites contre «les défenseurs des libertés sexuelle et religieuse», après l'interdiction de leur concert à Amman  © Hussein Malla/AP/SIPA

Le cafouillage des autorités jordaniennes autour du concert des rockers libanais de Mashrou’Leila illustre une nouvelle fois le conflit entre modernité et conservatisme qui déchire les sociétés arabes. Interdit pour apologie du satanisme et de l’homosexualité puis autorisé au vu du tollé provoqué sur les réseaux sociaux, le concert n’a pu se tenir en raison du délai trop court pour l’organiser.


Le groupe de rock alternatif libanais, Mashrou’Leila, littéralement «le projet de Leila ou d’une nuit», devait se produire en concert le 29 avril dans l’antique amphithéâtre romain d'Amman. Trois jours avant, le groupe annonce sur sa page Facebook son regret de ne pouvoir jouer suite à une interdiction du ministère du Tourisme jordanien.
 
Officiellement, les autorités ont estimé que l’événement pouvait «entrer en contradiction avec l’authenticité du site». Mais officieusement, selon le groupe, «l’histoire est beaucoup plus problématique. Nous avons été informés que ce brusque changement était dû à l’intervention de certaines autorités» qui auraient fait pression sur certaines personnalités politiques.

Capture écran post Facebook Mashrou' Leila

Le post facebook de Mashrou'Leila annonçant l'interdiction du concert. © Capture d'écran/DR


Mashrou'Leila, une voix rebelle dans le paysage musical arabe 
Plus encore, Mashrou’Leila, qui s’était déjà produit trois fois en Jordanie sur le même site, a été informé qu’il ne serait plus jamais autorisé à jouer en Jordanie «en raison de nos croyances politiques et religieuses et de notre soutien à l’égalité des sexes et de la liberté sexuelle».
 
Apparu en 2008 dans le paysage musical libanais et arabe, ce groupe de cinq musiciens d’origines ethniques et religieuses diverses, qui se sont connus à l’Université américaine de Beyrouth, s’est très vite imposé comme une voix impertinente et contestatrice.
 
Le député jordanien Bassam al-Battouch, qui précise avoir demandé lui-même l’interdiction, résume très bien sur sa page Facebook le côté briseurs de tabous des artistes. «Le groupe libanais controversé fait l’apologie d’idées étrangères à notre société et culture arabo-musulmane, écrit-il. Il évoque dans ses chansons sexe et homosexualité, appelle à la rébellion contre les gouvernements et les sociétés et fait l’apologie du satanisme.»

la chanson «Djin» politico-religieusement incorrecte pour certains esprits 
Ibn el leil (fils de la nuit), le quatrième opus que le groupe devait présenter, comporte en effet une chanson intitulée Djin qui a pu heurter certains esprits par ses propos politico-religieusement incorrects.
 

«Je ne bois pas de sodas, je ne bois pas de thé. Je vais noyer mon chagrin, oublier mon nom et me donner à la nuit», égrène Hamed Sinno, auteur et chanteur du groupe et homosexuel déclaré. «Je veux tremper mon foie dans le djin au nom du père et du fils», chante-t-il encore, non sans humour, pour mettre toutes les croyances d’accord.
 
L’interdiction du concert a eu pour effet de mobiliser les fans de Mashrou’Leila sur la toile. Et ils sont nombreux un peu partout dans le monde arabe : en Egypte, en Tunisie, en Jordanie que le groupe qualifie de sa deuxième maison, mais aussi en Territoires palestiniens.
 
Nombre de ces derniers profitent de leur passage en Jordanie pour venir les écouter, à défaut de pouvoir se rendre au Liban, en raison de leurs documents israéliens.
 
«Nous ne prônons que la liberté, l’égalité et l’amour dans des textes qui ne parlent au final que de choses très humaines et nous continuerons à le faire sans rien changer à notre répertoire et notre style», a promis le percussionniste Carl Gergès après l’interdiction.
 
Les réseaux sociaux ont fait reculer le pouvoir jordanien
Partagé entre le combat mené contre un islamisme de plus en plus envahissant, y compris des traditionnels Frères Musulmans, et la défense de l’islam dans une société très conservatrice, et soumis à une forte pression des réseaux sociaux, le pouvoir jordanien a décidé de faire marche arrière.
 
Le 29 avril, à la mi-journée, le gouverneur d’Amman a envoyé au groupe une lettre du ministère de l’Intérieur l’autorisant à jouer. Mais «l’autorisation arrive trop tard pour que nous puissions monter sur scène», a fait savoir Mashrou’Leila, regrettant que la lettre «ne comporte pas d’excuses pour la campagne injustifiée menée contre le groupe par certains médias».
 
Les musiciens ont en tout cas félicité le gouverneur de s’être rétracté et remercié les Jordaniens pour leur mobilisation et leurs messages de soutien sur les réseaux sociaux. «Vous nous avez donné une leçon précieuse», ont-ils écrit à leurs fans sur leur compte Facebook.