Trois questions à...

Culture,  Libye

Le poème d'Aguila, un texte qui trouve écho dans la Libye d'aujourd'hui

Par Laurent Ribadeau Dumas@GeopolisAfrique | Publié le 11/02/2015 à 11H07, mis à jour le 28/06/2017 à 11H21

«Le Livre camp d'Aguila» Kamel Ben Hameda Elyzad
© DR

Le poème d’Aguila est né de l’expérience de Rajab Ben Houaiche al-Mnefi, détenu par l’occupant italien dans le camp de Benghazi (ouest de la Libye) dans les années 30. Rencontre avec le traducteur en français de cette œuvre majeure, l’écrivain libyen Kamal Ben Hameda.


Né en 1945 à Tripoli, Kamal Ben Hamada a quitté la Libye dans les années 70. Il a fait ses études en France avant de s’installer aux Pays-Bas où il vit aujourd’hui. 

Les évènements décrits dans le poème de Rajab sont-ils encore très présents dans la mémoire collective de la Libye?
Beaucoup de gens peuvent le citer par cœur dans l’est du pays, notamment dans le Djebel Lakhdar (la Montagne Verte) où les tribus descendent d’une vague de conquérants arabes venus au XIe siècle. Tout en étant convaincus que cela n’intéresse que la mémoire locale.

Ce genre de poème improvisé appartient à ces œuvres qui se transmettent oralement de génération en génération. C’est un pur produit de la tradition arabe classique qui remonte à l’époque pré-islamique. Contrairement à la poésie occidentale, qui prend du recul grâce à sa transcription sur le papier, c’est l’expression directe, par l’improvisation, de l’expérience vécue, du moment qui passe, de l’éphémère. C’est la lecture poétique du réel.

Le poème de Rajab a, lui, été retranscrit par Ibrahim al-Ghomary, l’un de ses compagnons d’infortune au camp d’Aguila, qui a réussi à se procurer un bout de papier et un crayon, et a raconté cette expérience dans ses mémoires. Le texte a ensuite été publié grâce au travail de l’université de Benghazi (nord-est) dans les années 70, qui a commencé à récolter ce type de poésie arabe.

Ce n’en est pas moins un texte profondément populaire. Dans un groupe, ll suffit que quelqu’un le commence pour que les autres prennent le relais. Mais on ne l’apprend pas forcément à l’école. Moi, je l’ai appris en buvant le thé avec des amis !
 
Pour autant, les Libyens, qui ont un grand sentiment d’infériorité par rapport à l’Occident, ne se rendent pas forcément compte de la portée universelle de ce texte. Personnellement, j’en ai pris conscience en visitant à Amsterdam la maison d’Anne Frank : son journal, si important pour les pays occidentaux, a précisément une portée universelle. J’ai alors voulu faire connaître le poème de Rajab à l’extérieur de la Libye.

Anne Frank
Anne Frank, morte du typhus dans le camp de concentration de Bergen-Belsen à l'âge de 15 ans. © AFP

La poésie orale est donc restée un art très populaire jusqu’à aujourd’hui…
Effectivement, elle occupe une grande place. Pour moi, les gens du peuple ont une lecture plus transparente des évènements que les gens de pouvoir. Ils ne sont pas liés à tel ou tel intérêt contrairement aux politiques qui ont un regard toujours biaisé et une lecture faussée des situations.
 
Malgré tout, pour les évènements qui agitent mon pays depuis le «drôle de printemps libyen» et le renversement de Kadhafi, on n’écoute que les gens de pouvoir. On n’entend pas le peuple et les intellectuels libyens. Pourtant, l’alliance de l’Occident et des forces islamistes obscurantistes a déclenché un processus à l’origine des évènements dont on ne comprend pas encore la portée. Dans un article pour Le Monde, j’écrivais en juin 2011 que l’on ne se rendait pas compte que l’on attisait «une saison en enfer porteuse d’autres déluges».

Dans la préface de votre livre, vous expliquez que la nation libyenne «peine toujours à assumer son identité plurielle». Pourquoi ?
L’art de la poésie orale est l’un des fondements de la «libyenneté». Mais c’est l’un des rares. Car la Libye n’existe pas encore, elle reste un pays en devenir.
 
Son identité est plurielle : elle est composée d’éléments berbères (amazighs), arabes. Mais pas seulement. En Tripolitaine (ouest), elle est notamment constituée d’éléments grecs, romains, turcs, occidentaux (ordre de Malte…), juifs, chrétiens, Noirs du sud… Il y a tellement de mémoires, de cultures, d’ethnies !
 
Selon l’endroit où l’on se trouve, que l’on soit à Tripoli ou dans l’est de la Libye, les gens n’ont pas les mêmes références culturelles. Il n’y a pas de sentiment national, pas de sentiment commun d’appartenir à une nation. Au lieu de vous dire qu’ils sont libyens, les gens vous expliquent qu’ils sont du Nord, du Sud, qu’ils appartiennent à telle ou telle ethnie. Il ne suffit pas de tracer des frontières. C’est comme si au moment de l’indépendance en 1951, on avait dit aux Libyens : «Maintenant, vous êtes un pays. Démerdez-vous !»
 
Mouammar Kadhafi en 2009 à Rome
L'ex-leader libyen Mouammar Kadhafi à Rome le 10 juin 2009 © Reuters - Max Rossi

Depuis 2011, le refoulé est très vite revenu. Comme beaucoup d’autres pays arabes qui ont connu le «printemps», la Libye est en train de se remodeler ethniquement. Le scénario de l’éclatement est le plus probable. On pourrait ainsi revenir à ce qui se passait avant 1951 avec les grands groupes ethniques : arabes, berbères…
 
Il faut voir que Kadhafi a fait le vide autour de lui en écartant toutes les forces démocratiques. La seule force constituée en face de lui, c’était les mosquées : il ne pouvait pas s’attaquer à Allah.
 
Résultat : aujourd’hui, on se trouve en présence de deux forces antagonistes et de deux pouvoirs. D’un côté, il y a ce que j’appelle la droite religieuse, qui regroupe des patriotes, des nationalistes, des Frères musulmans, des salafistes, et règne à Tripoli. De l’autre, il y a ce que j’appelle la droite libérale, soutenue par l’Occident, qui a installé son gouvernement à Tobrouk (est). On y trouve notamment d’anciens partisans de Kadhafi. Son Parlement n’a pas été élu par plus de 10-15% des électeurs. 

«Le livre du camp d’Aguila», présentation et traduction de Kamel Ben Hameda, éditions Elyzad