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«Kemtiyu Séex Anta-Cheikh Anta»: Ousmane W. Mbaye ressuscite Cheikh Anta Diop

Par Falila Gbadamassi@GeopolisAfrique | Publié le 02/07/2017 à 13H36, mis à jour le 02/07/2017 à 14H04

Cheikh Anta Diop dans son laboratoire datation au C14 à Dakar en 1976
Cheikh Anta Diop dans son laboratoire, à Dakar, en 1976 (Sénégal)

© Photo du film «Kemtiyu Séex Anta - Cheikh Anta» ©Famille Diop, photo Jake Scott.jpg

C'est une figure majeure de la culture africaine que le cinéaste sénégalais Ousmane William Mbaye fait (re)découvrir avec son documentaire «Kemtiyu Séex Anta-Cheikh Anta». Le réalisateur nous parle de l'homme qui osa dire que «l'Egypte était une civilisation nègre». Entretien.


«Il est certain (...) qu'il y a 150 ans, les contemporains de l'égyptologie moderne savaient parfaitement que l'Egypte était une civilisation nègre et négro-africaine. Ils ne manquaient pas de science, absolument pas! Mais ils ont falsifié sciemment l'Histoire», dixit Cheikh Anta Diop dans le documentaire Kemitiyu Séex Anta-Cheikh Anta de son compatriote, le cinéaste sénégalais Ousmane Willam Mbaye. Ces propos du célèbre homme de lettres, scientifique et homme politique sénégalais expliquent toute la controverse dont il fait l'objet depuis décennies. 

Pourquoi faire un documentaire sur Cheikh Anta Diop aujourd'hui?
Trente ans après sa disparition, il n'y a eu aucun film sur lui. Cela m'a paru injuste, voire même dangereux pour la jeune génération, celle de mes enfants, de ne pas savoir qui était Cheikh Anta Diop. C'est d'abord un savant, un scientifique, un homme politique intègre, un modèle... On dit souvent que nous en manquons en Afrique. Au contraire, nous en avons pléthore mais ils ne sont pas mis en valeur. J'espère d'ailleurs que d'autres cinéastes feront des films sur Cheikh Anta Diop parce qu'il est multidimensionnel. Il y a tellement de tiroirs à ouvrir le concernant qu'un seul film ne suffit pas. 


Mise en ligne le 3 novembre 2016


Vous connaissiez déjà Cheikh Anta Diop avant de travailler sur ce documentaire. Mais avez-vous découvert quelque chose qui vous a marqué pendant la réalisation de ce film?
J'ai été impressionné par la façon dont cet homme, incompris déjà de son vivant, a eu le courage et l’humilité de chercher à chaque fois des preuves pour convaincre. Cheikh Anta Diop a toujours eu une démarche scientifique. Il a toujours été à la recherche de la vérité et c'est pour cela qu'il est multi-dimensionnel: il a cherché dans tous les domaines – anthropologie, linguistique, nucléaire, momification, etc. – juste pour étayer sa thèse. Mais jusqu’à présent, Cheikh Anta Diop est contesté. 

Aujourd’hui, quand je montre le film et qu’il y a des débats à la suite des projections, je me dis que si certains spectateurs me posent encore ce type de questions en 2017, je comprends alors le questionnement occidental en 1954 quand il présentait Nations nègres et culture (édité chez Présence africaine, NDLR). Ce qui me désole le plus, c’est qu’on en soit encore là ! Nous savons aujourd’hui que l’humanité est homogène, que la race humaine est unique, qu’elle a pris naissance en Afrique. Si on dit que l’Afrique est le berceau de l’humanité. En quoi sa théorie pose problème? Elle paraît plutôt logique. Elle ne devrait donc plus faire l’objet d’un débat. 


Le réalisateur Ousmane William Mbaye devant mur d'hiéroglyphes

Le réalisateur Ousmane William Mbaye devant un mur d'hiéroglyphes © Laurence Attali



Ses homologues occidentaux lui reprochent en substance de «racialiser» ses découvertes scientifiques, s'agissant notamment de sa principale thèse, à l'origine de la controverse qui l'entoure. Ses contemporains africains, eux, lui poseront souvent la question de savoir si sa théorie est validée par les Occidentaux...
Nous appartenons à une génération qui a longtemps cru que la vérité ne pouvait venir que du Nord. Elle avait la science, soi-disant la civilisation... Cheikh Anta Diop nous apprend à nous tourner vers nos ancêtres et à apprendre d'eux. L’aliénation culturelle, nous la vivons depuis cinquante ans en Afrique: c'est un héritage de la colonisation. 

Aujourd’hui, il faut redonner confiance à la jeunesse africaine, lui donner les moyens de s’instruire. Tant que les jeunes Africains n’auront pas la meilleure éducation qu’il soit, ils ne sauront pas en mesure de transformer leur continent. L’Afrique a ses ressources propres et elle peut s’accrocher à elle-même pour se développer. Nous n’avons plus besoin d’aller chercher des références ailleurs. Donnons-nous les moyens de comprendre et d’expliciter nos propres références !

Pourquoi le message de Cheikh Anta Diop est plus audible aux Antilles et aux Etats-Unis, auprès des descendants d’esclaves donc, que dans les anciennes colonies françaises? 
La colonisation est postérieure à l'esclavage. L'esclavage a causé les ravages que l'on sait, mais les nouvelles générations ont un autre rapport à l'esclavage et à l'Afrique. En Afrique, nous sommes encore des néo-colonisés et c'est donc «normal» que nous soyons encore aliénés. Nos ressources intellectuelles et matérielles ne nous servent pas. Le meilleur thiof de Dakar (variété de mérou que l'on pêche sur les côtes sénégalaises, NDLR), on le trouve à Château-Rouge, à Paris. A Dakar, il coûte extrêmement cher. Aujourd'hui, les jeunes Africains sont plus aliénés que les descendants d’esclaves. Néanmoins, il y a une prise de conscience au sein de cette jeunesse.

C'etait un scientifique, un homme de lettres et un politique. Vous soulignez ce dernier aspect dans votre documentaire...
Cheik Anta Diop a été un nationaliste de la première heure. Il proposait une troisième voie au moment de la Guerre froide, celle d'un nationalisme africain qui était mal compris par la jeunesse de l'époque. Comme il était très ancré dans sa culture, en dépit des quinze années passées en Europe, il a tout de suite prôné la promotion des langues nationales, travaillé sur la linguistique. Dans ses recherches sur l'Egypte, il souligne d'ailleurs la parenté linguistique entre les mots égyptiens et certaines langues africaines. 

Le Sénégal pense enfin inscrire l'œuvre de Cheikh Anta Diop dans les programmes d’enseignement. Quand ce projet sera effectif?
Il devrait se concrétiser d’ici deux ans, car c’est le délai de renouvellement des programmes scolaires. Sans être prétentieux, j’ai l’impression que l’existence de ce film a réveillé bien des consciences. 

Kemtiyu Séex Anta-Cheikh Anta de Ousmane William Mbaye
En salles