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«L’euro n’est pas viable à long terme», selon l'Institut Jacques Delors

Par Pierre Magnan@GeopolisFTV | Publié le 29/09/2016 à 09H32, mis à jour le 29/09/2016 à 11H02

Le siège Banque centrale européenne à Francfort-sur--Main
Le siège de la Banque centrale européenne à Francfort-sur-le-Main. © DR

«Dans sa forme actuelle, l'Union économique et monétaire (UEM) n'est pas viable à long terme»… Le propos n’est pas de Marine Le Pen ou du prix Nobel d’Economie, Joseph Stiglitz, qui publie un livre à charge contre l’euro, mais vient d’une étude signée par le très pro-européen Institut Jacques Delors. Décidément, l’euro et l’UE ne sont pas en forme. Précisions.


Alors que l’euro est attaqué de partout et que l’Union européenne se déchire entre Est et Ouest, Nord et Sud et que le Brexit l’a emporté au Royaume-Uni, même les plus fidèles supporters de la construction européenne font état de leur scepticisme. Comme le montre ce rapport de deux think tank, l'Institut Jacques Delors et la Fondation Bertelsmann Stiftung, en date du 20 septembre 2016. Lequel fait un bilan accablant de l'état de l'Union économique et monétaire en Europe, tout en proposant une «trousse de secours».

Dans sa préface à cette étude, Jacques Delors, qui fut un des pères de la monnaie unique, fait le constat qu’en raison de sa construction «il n’est pas étonnant que l’UEM fut boiteuse» et que «boiter en marchant soit. En courant, on manque de tomber»... Et la crise de 2008 a obligé l'Europe à courir. Pour l’ancien président de la Commission européenne, conscient des faiblesses originelles de la monnaie unique, si l’Euro a survécu à la crise de 2008 ce n’est que grâce à la BCE... sous-entendu pas grâce aux institutions de Bruxelles.

Croissance zone euro
La «décennie» perdue de la zone euro. Le PIB de la zone n'a retrouvé son niveau de 2008 qu'à la fin 2015. © Institut Jacques Delors

Un échec économique
Le plus intéressant dans cette étude d'une quarantaine de pages Repair and prepare : l’euro et la croissance après le Brexit est qu'elle provient d'observateurs peu susceptibles d'être accusés d'euroscepticisme. Et pourtant derrière une analyse qui se veut mesurée, la charge reste lourde, même si de par sa nature elle se concentre essentiellement sur les aspects négatifs de la construction de la monnaie européenne.

«Dans sa forme actuelle, l'UEM n'est pas viable à long terme. La crise actuelle l'a poussée à ses limites, et la prochaine crise risque de la faire exploser», écrivent donc les auteurs de cette étude. Un constat plus que sévère qui va dans le sens des eurosceptiques les plus critiques vis-à-vis de l’euro, de sa gestion technique et politique.

Panne de croissance, pauvreté des investissements, échec de la gouvernance, absence de convergence des économies... tout y passe. «L'Union européenne reste menacée par de faibles niveaux d'investissement, des réformes qui traînent, des tensions persistantes entre les Etats membres et une érosion de la légitimité de l'UE», écrivent sévèrement les auteurs Henrik Enderlein (Jacques Delors Institut) et Joachim Fritz-Vannahme (Bertelsmann Stiftung) et dont le rapporteur est Jörg Haas (Jacques Delors Institut).

Ces derniers mettent notamment l’accent sur le fait que «l’Europe ne crée toujours pas une croissance suffisante pour ses citoyens», rejoignant ainsi tous les partisans d’une relance. Sur ce point, l’étude donne trois chiffres :
- le PIB de la zone euro n’est revenu à son niveau de 2008 qu’à la fin 2015;
- la croissance moyenne de la zone euro n’a été que de 0,6% sur les cinq dernières années, contre 2% aux Etats-Unis;
- l’investissement en zone euro en 2015 a été aussi faible que pendant la récession de 2009 tandis qu’aux USA il a augmenté de 19%...
 
Sur le fond, les auteurs estiment que «l’architecture incomplète» de la zone euro «n’a pas mené à une convergence et a entraîné d’importants déséquilibres» qui ont été cause de la crise. Et ils évoquent un sujet qui taraude de nombreux pays (comme la Grèce en 2015 qui a envisagé un temps la sortie de l'euro) ou hommes politiques et économistes: «La participation à une union monétaire a donc privé les économies nationales de leurs canaux d’ajustement traditionnels mais n’a pas fourni de remplacement viable». Par exemple, des pays comme la France ou l'Italie adaptaient leur compétitivité au moyen de dévaluations, mais aujourd'hui ce procédé est impossible et l'écart entre les économies s'accroît (voir ce que disait Hakim el Karoui sur ce point).
 
Et les économistes de noter «que contrairement à d’autres unions monétaires, la zone euro n’a pas de budget fédéral puissant qui pourrait atténuer les conséquences de la divergence» entre les pays (voir aussi une note de l'OFCE).
 
En cas de survenue d’une nouvelle crise, comme celle de 2008, «il est peu probable que l’euro survive», estime l'étude. Et d'ajouter: «Si l’euro échoue, c’est l'ensemble du projet européen qui sera en péril.» Et là, cela dépasse le cadre économique.


Des conséquences politiques
Les auteurs sont bien conscients des conséquences politiques de cet «echec» de l’euro. «L’absence de croissance exacerbe les problèmes politiques. Dans les pays en crise, nous constations que l’opposition à l’austérité et une certaine lassitude des réformes nourrissent l’euroscepticisme et entravent la mise en œuvre des réformes», affirme sobrement l'étude.
 
Dans ce contexte, l’Union paraît, pour eux, désarmée face à de nouveaux défis : migrants, terrorisme… sapant «la confiance et le soutien à un continent sans frontières dans des Etats membres clés tels que l’Allemagne et la France». Et encore l'étude semble très en dessous de la réalité alors que l'Union européenne paraît se déliter dans tous les sens: pays de Visegrad refusant le partage des migrants, comme la Hongrie qui organise un référendum contre une décision de… Bruxelles; le Danemark qui a voté contre des règles de Schengen ou pire encore, le Royaume Uni qui s'est prononcé pour la sortie de l’UE.... «Le fait qu’un Etat membre de l’UE ait voté en faveur d’une sortie est un signe. Nombreux sont ceux qui craignent que cela n’encourage des forces centrifuges à travers le continent», est obligé de constater l'Institut Delors. 


«Quitter l'euro pour sauver l'Europe»
Certes, les auteurs de cette étude n’ont pas (encore) enterré l’euro. Pour tenter de sauver la monnaie unique, ils avancent un certain nombre de propositions. Des mesures techniques tout d'abord (renforcement du MES et de l’Union bancaire). Mais aussi des réformes politiques à plus long terme, en commençant par une relance des investissements jusqu’à moins de souveraineté... 

Leur analyse des risques qui pèsent sur la monnaie européenne tombe mal pour les défenseurs – rares – du statut quo alors que les critiques se multiplient contre la gestion économique de l'Europe. Aujourd'hui, les attaques viennent de partout: des fédéralistes, des souverainistes, de l'extrême gauche et de l'extrême droite, sans parler d'économistes, souvent réputés. Comme les critiques du prix Nobel Joseph Stiglitz qui vient de publier Comment la monnaie unique menace l'avenir de l'Europe dans lequel il affirme, lui aussi, que «si l'économie européenne se porte si mal en Europe, c'est la faute de l'euro qui a échoué à produire de la richesse et de la convergence» résument Les Echos.

Mais l'économiste américain qui a, lui aussi, défini les mesures nécessaires pour sauver la monnaie européenne, ne croit guère à la possibilité de les mettre en œuvre. Les pesanteurs politiques et électorales rendent les réformes proposées quasi impossibles à imposer, notamment en Allemagne.

Résultat, Stiglitz est plus tranchant sur l'avenir de la monnaie européenne: «Il pourrait être nécessaire de quitter l'euro pour sauver le projet européen...» Un thème dont on devrait parler dans les mois à venir.

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