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La détresse des veuves en Afrique : spoliées, violentées et mises au ban de la société

Par Martin Mateso@GeopolisAfrique | Publié le 07/07/2017 à 16H44

Femme togolaise transportant gravier
Photo d'illustration. Des femmes togolaises ramassent du gravier dans une carrière à 30 km de Lomé.
 
© Photo Reuters

Du jour au lendemain, elles voient leur existence basculer. Elles se retrouvent plongées dans la solitude. Traumatisées et rejetées par leurs belles familles qui n’hésitent pas à les chasser de leur domicile conjugal. Charles Birregah est un expert-comptable togolais. Il est devenu un défenseur acharné des veuves au Togo. Géopolis a recueilli son témoignage.

Charles Birregah est un expert-comptable togolais, devenu défenseur acharné des veuves dans son pays. C’est le président du FONDAGO, le fonds d’aide aux veuves et orphelins dont le siège se trouve à Lomé au Togo. Il raconte à Géopolis la situation effroyable dans laquelle vivent les veuves togolaises.
 
«Souvent, quand le mari décède à l’hôpital, avant que le corps ne soit ramené à la maison, la belle famille est déjà à son domicile pour ramasser tous les documents et tous les biens avant de fermer la maison. La veuve doit s’en aller ailleurs avec ses enfants alors que dans le Code de la famille, ce sont eux qui sont les ayants droit».
 
Spoliées de tous leurs moyens de subsistance, les veuves commencent un véritable chemin de croix.
 
«C'est-à-dire qu'elles sont traitées comme des esclaves. Et je pèse mes mots. On les expulse du domicile conjugal. On les traite comme des mineures et on leur fait subir des rites de veuvage effroyables», s’insurge Charles Birregah.
 

Charles Birregah président fonds d'aide aux veuves orphelinsFONDAGO à Lomé

Charles Birregah à Lomé le 11 mars 2017. Il porte le trophée qui lui a été remis par les femmes-leaders du Togo pour son action à la tête du Fonds d'aide aux veuves et orphelins. © Photo/FONDAGO


«On la traite de sorcière»
Les rites de veuvage sont particulièrement redoutés par toutes les veuves. Qu’elles soient du Togo ou d’autres pays de la région ouest-africaine. Ce sont des pratiques particulièrement cruelles que Charles Birregah assimile à de la barbarie.
 
«Au lieu de compatir à la souffrance de la veuve et de l’orphelin, on l’accable de tous les maux. On la traite de sorcière». Et tout est fait pour déshumaniser la victime, témoigne Charles Birregah.
 
«La veuve est déshabillée en public pour être lavée. Elle est enfermée dans une chambre où un inconnu doit coucher avec elle. Elle dispose d’une calebasse dans laquelle elle doit manger, boire et se laver.
 
Le pire, raconte-t-il, c’est que toutes les veuves sont soupçonnées d’avoir tué leurs propres maris. Elles doivent subir par conséquent ce que leurs bourreaux appellent «un test de responsabilité».
 
«Des fois c’est une mixture avec un mélange de sable, de sang d’animaux, d’épines, de piments qu’on leur fait boire. Et si la veuve refuse, c’est que c’est bien elle qui a tué son mari. On l’accuse d’être sorcière pour que les gens ne la défendent pas. En définitive, tout cela est fait dans le but de s’approprier les biens laissés par son mari».
 
Ces pratiques, on les retrouve dans la plupart des pays de l’Afrique de l’Ouest. C’est le cas au Cameroun. Là-bas, les rites de veuvage sont très ancrés dans la société, et particulièrement dans l’ouest du pays.
 
«Il s’agit pour les veuves camerounaises d’un ensemble de violences physiques, psychologiques et économiques subies pendant les obsèques et bien longtemps après, comme pour la punir du décès de son mari», rapporte l’ALVF, une association camerounaise de lutte contre les violences faites aux femmes. Elle mène des actions pour que les veuves cessent d’être victimes de telles pratiques.
 
«La veuve seule face au destin»
Au Cameroun comme au Togo ou au Bénin, la veuve est tout simplement considérée comme un bien acquis au travers d’une dot, un bien de la belle famille qui fait partie intégrante de l’héritage laissé par le mari défunt.
 
«Depuis que je suis devenue veuve, je me suis rendue compte que la veuve est essentiellement seule face au destin», témoigne une camerounaise, les larmes aux yeux, dans un documentaire posté sur youtube le 25 Janvier 2014.
 
«Il faut une grande mobilisation pour sauver ces veuves de l’oppression qu’elles subissent comme du temps de l’esclavage. Je dis que si nous refusons de le faire, ces orphelins qui sont jetés dans les rues finiront par devenir des délinquants, voire des rebelles qui vont troubler la paix sociale en Afrique. C’est un vrai problème de santé publique. C’est une bombe à retardement. Il faut que la veuve puisse s’occuper de ses enfants, sinon nous courrons vers la catastrophe dans les années à venir», s’insurge le président du Fonds d’aide aux veuves et orphelins du Togo.
 
Veuves togolaises réunies à Lomé 23 Juin 2017
Des veuves togolaises réunies à Lomé par l'ONG FONDAGO à l'occasion de la journée internationale de la veuve le 23 Juin 2017. © Photo/FONDAGO

Les codes de la famille en question
Dans cet océan de détresse, un pays tente de sortir du lot. C’est le Gabon qui refuse que la femme continue d’être traitée comme une proie par sa belle famille. Ce pays ouest-africain a franchi un pas en introduisant une loi interdisant l’expulsion de la veuve du domicile conjugal. Le conjoint vivant passe avant le père et la mère du conjoint disparu, stipule le nouveau code de la famille. Un véritable défi au poids des coutumes et des règles non écrites qui régissent la société.

Charles Birregah appelle tous les pays concernés par ce drame à emboîter le pas au Gabon. Et à faire en sorte qu’aucune veuve et ses enfants ne se retrouvent plus dans la rue.
 
«Dans le Code de la famille togolais, il est dit que la veuve doit rester au domicile conjugal seulement pendant 30 mois. Et après, elle va où ?", demande le défenseur des veuves togolaises.
 
Il voudrait ne plus voir toutes ces femmes battues et couvertes de blessures partout parce qu’elles ont osé réclamer leurs droits. L’enjeu, estime-t-il, c’est d’élaborer un nouveau statut de la femme dans la société africaine.