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La Libye en passe de devenir une immense prison en plein air pour migrants

Par Martin Mateso@GeopolisAfrique | Publié le 08/02/2017 à 12H39

Des migrants arrêtés par gardes-côtes libyens près Tripoli
 Des migrants dans une base navale près de Tripoli, le 8 octobre 2015. Ils ont été arrêtés par les gardes-côtes libyens alors qu’ils embarquaient pour l’Europe. 
© Photo AFP/Mahmud Turkia

Neutraliser les migrants avant le franchissement des eaux internationales libyennes pour les ramener sur le sol libyen. C’est le projet-phare de l’Union européenne. Des mesures de refoulement qui risquent de transformer la Libye en une immense prison en plein air. C’est la vie de plusieurs centaines de milliers de migrants qui est en jeu, dénoncent plusieurs ONG.


Médecins du Monde a été parmi les premières ONG à tirer la sonnette d’alarme.
 
«Alors que toute l’Europe s’émeut avec raison de la politique migratoire de Donald Trump visant à édifier un mur à la frontière Sud des Etats-Unis, l’Union européenne fait de même en imposant une ligne de protection dans les eaux internationales avec l’un des pays les plus dangereux pour les migrants », écrit l’ONG dans un communiqué publié le 2 février 2017.
 
La présidente de Médecins du Monde, le Dr Françoise Sivignon, met en garde contre le refoulement des migrants vers leurs persécuteurs libyens alors que les témoignages se multiplient sur «les souffrances endurées par les femmes et les hommes dans cet enfer sur terre».
 
Violences sexuelles, torture et homicides
Dans un rapport rendu public en juillet 2015, Amnesty International avait déjà dénoncé les violences que subissent les exilés en Libye. Des enquêteurs d’Amnesty ont recueilli des témoignages de violences sexuelles, d’homicides, d’actes de torture et de persécutions religieuses dont sont victimes les migrants sur le sol libyen.
 
«La plupart des migrantes ont confié avoir été victimes de traite des être humains. Elles ont été retenues captives par des passeurs dès leur arrivée sur le sol libyen, ou bien vendues à des bandes criminelles. Plusieurs ont indiqué avoir été battues, violées, torturées ou exploitées par leurs geôliers. Des personnes ont été abattues par des passeurs tandis que d’autres, malades ou maltraitées, ont été abandonnées à la mort», révèle le rapport d’Amnesty.
 
Les tribus libyennes à la rescousse de l’Europe
Pour bloquer les migrants qui tentent de sortir de cet enfer, l’Union européenne va enrôler les tribus libyennes pour enrayer les flux de migrants qui arrivent en Italie. Un projet qui inquiète Médecins sans Frontières. L’ONG a pu constater sur le terrain «la situation infernale» que vivent les migrants retenus dans des centres de détention.
 
«Ce sont des hangars où les gens sont entassés dans des conditions affreuses, dans des conditions d’hygiène abominables, sans lumière, sans nourriture. Dans des conditions qu’aucun être humain ne mérite.»
 
J’ai rarement vu des choses pareilles, témoigne le Dr Arjan Henenkamp qui travaille pour MSF depuis 1992.
 
«On prétend que la Libye est un pays normal, organisé et sûr, mais c’est faux évidemment. Trois gouvernements luttent les uns contre les autres, et même à Tripoli certains quartiers sont contrôlés par des milices. Tous les diplomates européens et les employés des Nations Unies répugnent à aller en Libye. Ils travaillent depuis Tunis.»
 

Migrants sur embarcation près Tripoli

 Une embarcation transportant 120 migrants interceptée le 11 septembre 2016 au nord-est de Tripoli. A l’approche du printemps, l’Europe veut stopper les flux des migrants par des mesures de refoulement en territoire libyen. 
 
© Photo AFP/Marco Panzetti


«Sauver des vies doit être prioritaire»
La grande majorité des quelque 500.000 migrants ayant atteint les côtes italiennes au cours des trois dernières années provenait de la Libye.
Pour Médecins sans Frontières, il ne faut pas considérer ce pays comme une partie de la solution, parce qu’il est une partie du problème.
 
«La seule solution humaine et possible, même si elle est politiquement compliquée, est d’organiser des voies sûres et légales pour que les gens puissent fuir les conflits et les situations de crise, pour aller en Europe ou ailleurs où ils seront en sécurité», plaide MSF.
 
C’est aussi la position défendue par Amnesty International qui estime que «sauver des vies doit être prioritaire». Il faut donc déployer des ressources suffisantes aux bons endroits pour éviter de nouveaux drames, estime l’ONG.
 
Malgré le tollé suscité par son projet, l’Union européenne semble maintenir le cap. Les ministres européens des Affaires étrangères pressent les autorités libyennes «à redoubler d’efforts» pour faire respecter les droits des migrants dans les centres de détention.
 
L’Europe  serait donc prête à sortir le carnet de chèques pour que les Libyens gardent sur leur territoire les centaines de milliers d’indésirables qui attendent de pouvoir traverser la Méditerranée vers l’Europe.