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La tentation du Nil: les clefs de la tension entre l’Ethiopie et l’Egypte

Par Pierre Magnan@GeopolisAfrique | Publié le 20/05/2018 à 10H20

Le Grand Barrage renaissance éthiopienne
Le Grand Barrage de la renaissance éthiopienne à Guba, dans le nord-ouest de l'Ethiopie, le 24 novembre 2017. Les conséquences que ce barrage pourrait avoir sur le débit du Nil pèsent sur les relations entre L'Ethiopie et l'Egypte. © Gioia Forster / DPA

1800 mètres de long, 175 mètres de haut, 74 milliards de mètres cubes de retenue, créant un lac de plus de 1500 kilomètres carrés. Non content d’être le plus grand barrage hydroélectrique d'Afrique, le «barrage de la grande Renaissance éthiopienne» sur le Nil Bleu créé des tensions entre l’Egypte, le Soudan et l’Ethiopie.


Ces trois pays, situés sur le parcours du Nil Bleu, ont finalement réussi à se mettre d'accord le 17 mai 2018 pour créer un comité scientifique consacré au méga-barrage que construit l'Ethiopie sur le Nil Bleu, mettant ainsi un terme à des mois d'impasse dans leurs négociations. Mais pendant les discussions, en Ethiopie, la construction du barrage géant, commencée en 2012, avance. Il serait déjà réalisé à 80%.

Reste à savoir quelles vont être les conclusions de ce comité scientifique. En effet, pour l'Egypte, l'enjeu est fort et la crainte de voir le débit du Nil baisser est inquiétante. Résultat: en avril 2018, le ministre égyptien des Affaires étrangères Sameh Shoukry a prévenu que Le Caire «ne tolérera pas le statu quo» et «continuera à défendre par plusieurs moyens les intérêts de son peuple concernant le Nil». Il n'en a cependant pas dit plus. 

De son côté, le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed a assuré le 3 mai à Khartoum que le méga barrage que son pays construit sur le Nil Bleu n'affecterait pas l'approvisionnement en eau de l'Egypte. Selon lui, les trois pays bénéficieront du Nil «sans préjudices notables». Addis Abeba a ajouté: «Selon nous, le plus important est de réduire, de minimiser les inconvénients du projet.»

L'Ethiopie a financé son barrage quasiment seule (et une participation chinoise) sans passer par les grandes institutions internationales pour avoir refusé des études d'impact. Elle a accepté en 2015, avec les deux autres pays du Nil Bleu, une étude sur les conséquences du barrage. Mais le Comité national tripartite du barrage de la Renaissance (qui réunit Le Caire, Khartoum et Addis Abeba) n’est pas parvenu à se mettre d’accord sur les conclusions d’un rapport remis en mai par deux cabinets d’études français, Artelia et BRL, sur les impacts sociaux et environnementaux de ce barrage sur le Soudan et l’Egypte.

Le Nil Bleu: affluent principal du Nil
Le Nil Bleu coule depuis les hauts plateaux éthiopiens vers la Méditerranée via le Soudan puis l’Egypte. Il rejoint le Nil Blanc qui vient des grands lacs africains à Karthoum, capitale du Soudan. On estime qu’il fournit les deux tiers de l’eau du Nil, jonction des deux affluents.


La question de l'eau est vitale pour l'Egypte. A l'époque de la domination britannique (1929) puis après son indépendance (1959), l'Egypte avait réussi à garder la haute main sur les eaux venant aussi bien du Nil Bleu que du Nil Blanc. Ces traités donnaient au Caire l'assurance d'un débit minimum d'eau dans le fleuve à son entrée sur le territoire national et un quasi droit de véto sur les éventuels barages à venir sur l'amont du Nil.

Mais les temps ont changé et ces traités ont finalement été combattus par des pays situés en amont sur le fleuve. En 2011, plusieurs pays, dont l'Ethiopie, le Kenya mais aussi le Burundi ou la Tanzanie, se sont mis d'accord sur une gestion commune du fleuve, «notamment l’utilisation équitable et raisonnable des eaux et les efforts de collaboration entre pays riverains, dont les mesures de protection de l’environnement». De facto, la domination de l'Egypte sur le fleuve était terminée.

Le bassin Nil

Le bassin du Nil. Nil Bleu et Nil Blanc. La carte des pays qui bordent le plus long fleuve du monde. © Initiative du bassin du Nil


Eau contre électricité
L’Ethiopie qui connaît une des croissances économiques les plus fortes d’Afrique (autour de 7% par an) compte environ 100 millions d’habitants, deuxième population d'Afrique, devant l’Egypte troisième, et connaît une forte croissance démographique (+2,5% en 2016), supérieure à celle de l'Egypte.

Si l’Ethiopie a besoin de l’électricité du barrage en construction de la Renaissance, l’Egypte («don du Nil», selon Hérodote) a un besoin vital de l’eau du fleuve qui est quasi sa seule ressource en eau douce, indispensable pour sa population, son agriculture... et son électricité fournie en grande partie par le barrage d'Assouan. D’où la tension entre les deux pays. 
 
L’Egypte, qui est le pays le plus en aval du plus long fleuve du monde (6700 km), dépend en grande partie des pays situés en amont qui tour à tour découvrent l’importance de la ressource en eau et en énergie que recèle le Nil.

Ethiopie comme Egypte tentent de mobiliser leurs voisins avec des arguments de poids. L’Ethiopie a mis en route la construction d’une ligne à haute tension pour acheminer son électricité vers le Kenya. Le Caire construit une ligne haute tension vers le Soudan. 


Des risques de conflit ?
Anouar el-Sadate avait déclaré, en 1978, que «seule l'eau pouvait le faire entrer en guerre», en menaçant le président éthiopien Mengistu, qui envisageait à l'époque la construction d'un barrage sur le lac Tana, rappelait Le Figaro.  
 
On ne parle de conflit pour l’instant. Le principal axe de négociation de l’Egypte porte sur les délais de remplissage du barrage. En effet, plus le remplissage est lent plus le débit du fleuve reste élevé. L’Ethiopie parle de quatre ans tandis que l’Egypte évoque huit années.  

Des spécialistes reconnaissent cependant que le barrage pourrait avoir des conséquences pour l’Egypte. «Si le réservoir est rempli au cours d'une année sèche, cela aura un impact significatif sur l'approvisionnement en eau de l'Egypte et entraînera la perte de la production d'électricité au barrage du haut Assouan pendant de longues périodes», notait une expertise
 
«Personne ne peut toucher à l’eau de l’Egypte», a déclaré le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi lors d’un discours en novembre. Il a estimé que c’était, pour son pays, une question «de vie ou de mort». Si l'Egypte monte le ton, elle le fait bien tard. Il est vrai que depuis 2011 (date de début du projet Renaissance) la politique égyptienne a été particulièrement agitée. Entre diplomatie et phrases menaçantes, l'Egypte reste pour l'instant modérée dans ses propos même si la question reste sensible dans le pays. Le Caire a même tenté de faire savoir que les antiquités situées sur les rives du Nil (comme Abou Simbel ou Louxor) pouvaient être menacées par les conséquences du barrage.

L'annonce de l'accord sur un comité scientifique devrait détendre l'atmosphère entre Addis Abeba et Le Caire, même si les sujets qui font débat sont toujours là. Le président Sissi a affirmé que «la part de l'Egypte ne sera pas affectée» tandis que côté éthiopien on parle d'une approche «gagnant-gagnant».

Dans ce dossier, l’Egypte est assez isolée. Même le Soudan, historiquement proche de l'Egypte, s'est rapproché de l'Ethiopie pensant pouvoir bénéficier de facilités pour irriguer et d’électricité grâce au barrage éthiopien. Ce débat sur les eaux du Nil montre que la géopolitique de la région a évolué. La toute puissante Egypte, qui avait réalisé dans les années 70 le barrage d’Assouan sans négociations, est aujourd’hui largement concurrencée, économiquement et démographiquement. Et aujourd’hui, l’Ethiopie entend bien marquer son avantage.