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La Turquie fait-elle pression sur l'Europe à coups de réfugiés?

Par Pierre Magnan@GeopolisAfrique | Publié le 20/10/2015 à 16H17

Arrivée migrants sur î Lesbos en Grèce 19 octobre 2015
Arrivée de migrants sur l'île de Lesbos en Grèce (19 octobre 2015). Loin de décroître, les arrivées de migrants ne cessent d'augmenter en Grèce. © DIMITAR DILKOFF / AFP

Loin de baisser, le nombre de réfugiés arrivant de Turquie en Grèce est en hausse. Entre vendredi 16 et dimanche 18 octobre, ce sont 28.850 personnes qui sont arrivées sur les îles grecques. Une arrivée massive que la presse grecque n'hésite pas à mettre en relation avec les négociations entre l’UE et Ankara sur la question des migrants. Une façon pour la Turquie de faire monter les enchères ?


«Alors que Mme Merkel est en visite à Ankara, la Turquie a montré sa force en envoyant plus de 30.000 réfugiés», a affirmé un responsable de la police au journal grec Kathimerini. «Comme si Ankara essayait de dire aux Européens: "Regardez le genre de problème que je peux vous créer."»
 
Un haut fonctionnaire d'Athènes a par ailleurs précisé au journal: «L'objectif de la Turquie est d'essayer d'obtenir autant que possible de l'Union européenne pour endiguer le flux des réfugiés et des migrants en Grèce, et par conséquent vers l’Europe du Nord».

La Turquie accueille en effet sur son sol quelque 2,2 millions de réfugiés de Syrie et les pays de l'Union européenne sont plus qu'embarrassés et divisés sur cette queston des migrants qui transitent notamment par la Turquie. Résultat: après être passés par plusieurs phases sur ce dossier (ignorance, fermeté, accueil, refermeture...), les Européens se retrouvent en position de demandeurs face à la Turquie qui, selon eux, détiendrait les clefs des flux de migrants. Ce que les chiffres de la presse grecque tenderaient à confirmer... et ce qu'Ankara ne dément pas. «Les réfugiés syriens ne sont pas un problème intérieur de la Turquie, mais sont un problème international. Les Européens doivent faire de leur mieux, comme nous l'avons fait et ils devraient partager ce fardeau», a d'ailleurs indiqué le ministre turc des Affaires étrangères.

Merkel Erdogan à Ankara 18 octobre 2015
Merkel et Erdogan à Ankara le 18 octobre 2015 © Metin Pala / ANADOLU AGENCY

Bilan: le 15 octobre, l'Union européenne a adopté un «plan d'action» pour amener la Turquie à agir en amont sur le flux de migrants fuyant notamment la guerre en Syrie, en les gardant sur son territoire. Dimanche 18, la chancelière allemande, en difficulté en Allemagne sur ce dossier, s'est rendue à Ankara rencontrer le président Erdogan sur ce dossier. A l'issue de l'entretien, Angela Merkel a affirmé que l'UE et la Turquie allaient pouvoir «donner du dynamisme» au processus de candidature de la Turquie à l'entrée dans l'UE (dont les discussions formelles durent depuis 2005). Les deux parties pourront aussi travailler à la libéralisation du système de visas pour les Turcs souhaitant se rendre dans la zone Schengen de libre-circulation, selon elle. 

«Régime de plus en plus autoritaire»
L’UE est donc prête à déverser quelques millions sur la Turquie dont les demandes augmentent au fil des problèmes rencontrés par les Européens. Ankara demanderait trois milliards pour les camps de réfugiés, la suppression des visas pour ses ressortissants et son inscription sur la liste des pays sûrs en matière de droits de l’Homme alors qu’elle a repris la guerre avec les opposants kurdes, ce qui rendrait délicat l'accueil de réfugiés politiques kurdes dans l'UE. Du côté européen, on se dit prêt à rouvrir les négociations d'adhésion de la Turquie à l'UE, négociations qui piétinent depuis près de 10 ans, les dirigeants européens hésitant à avancer sur cette question.

«Nous nous trouvons face à un dilemme des plus délicats, où il faut choisir entre une situation de plus en plus ingérable et des négociations avec un régime de plus en plus autoritaire», résume dans Le Point la chercheuse Anne-Marie Le Gloannec. «Ankara pourrait exploiter le besoin pressant des Européens de négocier pour obtenir, à court terme, des concessions maximales, redoute une source diplomatique. Comme c’est nous qui sommes en demande, on risque que ce pays mette systématiquement l’Union européenne sous pression», enchérit un diplomate cité par Le Monde.

La remise de la Turquie au cœur du dialogue avec l'UE est du pain béni pour Erdogan à quelque 10 jours de législatives compliquées pour lui et une semaine après un attentat meurtrier mettant en lumière son rôle trouble dans la situation intérieure du pays. La rencontre de Mme Merkel a d'ailleurs été critiquée en Turquie (pétition de 100 intellectuels affirmant que M.Erdogan bafoue «les valeurs européennes») et en Allemagne où la gauche dénonce «la familiarité de Merkel avec le despote Erdogan».

Le terme «realpolitik» n'est-il pas un terme allemand...