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Le Burkina Faso fait-il face à un problème religieux entre islam et chrétienté ?

Par Pierre Magnan@GeopolisAfrique | Publié le 14/08/2017 à 14H54, mis à jour le 14/08/2017 à 15H07

Mosquée Burkina Faso
Burkina Faso: grande mosquée dans le village de Bani. © PHILIPPE ROY / Aurimages

Le Burkina Faso est un pays majoritairement musulman. Son président est chrétien. Preuve que le pays est un exemple de tolérance au cœur d’une région de plus en plus troublée. Un rapport de l’International Crisis Group a mis en lumière les risques qui pèsent sur ce fragile équilibre, que rien, pour l'instant, ne semble vraiment remettre en cause. Malgré les attentats.

Le thinktank "International Crisis Group" a publié en septembre dernier une interessante étude, rédigée notamment par Cynthia Ohayon, qui met en avant l'originalité burkinabé en matière de coéxistence religieuse. «Le Burkina Faso est une exception parmi les pays sahéliens en raison de sa grande diversité religieuse et de la tolérance qui y règne», souligne l'organisation.  Fort de ce constat positif, ICG met cependant en garde contre les risques de déstabilisation de ce modèle. 

«Depuis plusieurs années, les responsables musulmans déplorent le faible nombre de cadres musulmans dans l’administration et estiment que l’Etat ne traite pas toujours christianisme et islam équitablement». Selon cette analyse, les responsables du pays ne devraient pas ignorer ce problème dans un cadre géopolitique de montée des intolérances.

Historiquement et géographiquement, le Burkina Faso se trouve à la croisée des deux grands espaces qui composent l'Afrique de l'Ouest: «la région sahélienne, où un islam rigoriste semble gagner du terrain et des groupes armés et terroristes sont actifs ; et la zone côtière, marquée par l’essor de nouvelles églises protestantes, qui adoptent parfois un discours intolérant à l’égard des autres religions».  

«Ecole du Blanc»
Le rapport note que le pays n’a jamais connu de conflit civil ou de tensions liées à l’appartenance religieuse, notant que les membres des différentes religions peuvent être voisins et se marier entre eux. «La coexistence pacifique repose sur le pluralisme religieux et le caractère secondaire, généralement peu marqué, de l’identité confessionnelle. Rares sont les Burkinabè qui n’ont pas un ami, un parent ou un voisin d’une autre religion», précise l'étude. Dans ce pays, selon les dernières statistiques -contestées et déjà anciennes- les musulmans représentent environ 60% de la population, contre 25% pour les chrétiens et 15 pour les animistes.

Sur ces bases, le rapport de l'ICG estime que les musulmans bénéficient d'une «faible représentation au sein de l’élite politique et administrative». Selon les auteurs, cette situation «ne résulte pas d’une discrimination intentionnelle mais de la colonisation et d’un système d’enseignement à plusieurs vitesses ».

«L’enseignement catholique a longtemps été vu par les musulmans comme un instrument de domination coloniale et d’évangélisation. "L’école du Blanc" devait donc être évitée. Ce qu’un responsable musulman appelle le "retard colossal des musulmans dans leur implication dans la gestion de l’Etat" est le résultat de l’histoire », précise l’étude qui rappelle que cette tendance s’est atténuée dans les années 70.

L'image Sankara
L'image de Thomas Sankara est toujours présente au Burkina Faso. Banderole portée en 2016. © AHMED OUOBA / AFP

Héritage de la Révolution sankariste
Elle rappelle aussi que le Burkina a eu un président musulman, le général Sangoulé Lamizana, de 1966 à 1980. Parmi les facteurs de stabilité, International Crisis Group note que «l’identité nationale est un autre élément qui permet de préserver la cohésion sociale. Ceci est en partie le résultat d’une administration relativement présente – même si, comme dans de nombreux pays en développement, l’Etat est faible et absent de certaines zones – et l’héritage de la révolution sankariste, qui a renforcé le sentiment patriotique et la conscience politique des Burkinabè».
 
C'est cet équilibre que ICG craint de voir remis en cause. Par l'environnement politique notamment. Par les pressions venues de l'extérieur. Dans un monde en mouvement, ICG note «que les comportements religieux individuels connaissent des transformations, dont il est difficile de mesurer l’ampleur exacte. C’est le cas chez les musulmans, certains étant attirés par un islam rigoriste d’inspiration wahhabite. Des responsables musulmans s’inquiètent d’ailleurs de l’influence étrangère, notamment des pays du Golfe, qui, bien que difficile à mesurer, peut contribuer à un raidissement des pratiques religieuses».

Soufisme et wahhabisme
Dans un islam divisé entre plusieurs tendances (soufisme, wahhabisme...) certains éléments montrent la montée d'un islam plus rigoriste et l'apparition «de signes visibles : modification des habitudes vestimentaires (port plus répandu du voile intégral pour les femmes, du pantalon court, de la calotte et de la barbe pour les hommes) ou alimentaires, multiplication des mosquées, des écoles coraniques et franco-arabes, apparition de lieux informels de prière et d’étude sur le campus universitaire, etc». 

 Ce mouvement, marginal, est aussi sensible dans d'autres religions. Certains protestants adoptent parfois, dans de nouvelles églises, des discours «peu compatibles avec la tolérance». 

Le thinktank, qui propose quelques mesures pratiques pour garanrir le maintien de ce modèle de tolérance, estime que «le contexte régional et international rend ces crispations plus dangereuses. Ceci est d’autant plus inquiétant que l’Etat ne semble pas se rendre compte que certaines idéologies importées de l’extérieur pourraient se nourrir de frustrations locales. Une minorité d’individus suffit pour créer des troubles».