Portrait

Erythrée,  Afrique

Le président érythréen Issayas Afeworqi : un mélange de Staline et d’Ubu roi

Par Laurent Ribadeau Dumas@GeopolisAfrique | Publié le 14/08/2012 à 10H07, mis à jour le 12/08/2014 à 09H23

Le président érythréen Issayass Afeworqi au Mémorial guerre à Asmara 20-6-2012
Le président érythréen, Issayass Afeworqi, au Mémorial de la guerre à Asmara (20-6-2012) © AFP PHOTO / PETER MARTELL

Qui est vraiment Issayas Afeworqi, président de l’Erythrée depuis l’indépendance en 1993 ? Ancien ingénieur protestant passé par la Chine maoïste, leader d’un mouvement marxiste, il a fait de son pays une prison à ciel ouvert.

Assayas Afeworqi «est entré en politique en 1966 en pénétrant dans un bar d’Asmara avec une mitraillette et il a tué deux officiers éthiopiens», raconte Gérard Prunier, ancien chercheur au CNRS et consultant sur les problèmes politiques de l’Afrique orientale, qui l’a bien connu.

Le président érythréen né en 1946 à Asmara (aujourd’hui capitale de l’Erythrée, mais alors en Ethiopie) dans une famille protestante. Il suit des études d’ingénieur à Addis-Abeba, avant de rejoindre le mouvement indépendantiste.

Un sens aigu de l’organisation
Peu après la fusillade d’Asmara, le futur dirigeant part pour la Chine, en pleine Révolution culturelle. «Il y a appris l’importance des préceptes de la guérilla», observe Gérard Prunier. De retour en Afrique en 1968, il rejoint les combattants érythréens. Le mouvement est alors très divisé. «Brutal et cruel, un peu plus assassin que les autres leaders», dixit le spécialiste, il va alors peu à peu s’imposer aux nombreuses factions indépendantistes.

L’homme possède plusieurs qualités essentielles : il a un courage physique indiscutable, il est remarquablement intelligent, et il a un sens aigu de l’organisation et de la propagande. «Il a su fédérer un sentiment populaire et souder des gens loyaux qui voyaient en lui l’unité du combat commun. Il a ainsi mis sur pied un mouvement très efficace, le Front populaire de libération de l’Erythrée (FPLE), peut-être la meilleure guérilla du monde», constate l’ancien chercheur.
 

Issayas Afeworqi 6-6-1998 à Asmara.
Issayas Afeworqi le 6-6-1998 à Asmara. © AFP - WTN Pictures
 
La structure mise en place par les indépendantistes est de type léniniste. «Tous les combattants étaient d’accord et l’ont acceptée dans l’enthousiasme général. C’était une dictature consensuelle», se souvient Gérard Prunier. Mais une dictature quand même.

Le «caractère entier» d’«un homme d’action»
En clair, le régime actuel de l’Erythrée était déjà en germe dès l’époque de la guérilla. Et Issayas Afeworqi avait déjà le comportement d’un tyran.

 

«Il est resté comme il était», explique le consultant. Autrement dit, «un homme entier, avec un caractère de cochon, qui ne prend pas les gens avec des gants, pas hypocrite, qui parle très franchement». «C’est un homme d’action, sans nuance, avec un vocabulaire cru et arrogant».

Une fois au pouvoir, le président érythréen s’est débarrassé de toute opposition. En septembre 2001, il a ainsi organisé «une immense rafle» de ceux qui le gênaient, selon les termes du chercheur Léonard Vincent.

Pour autant, le dictateur n’est en aucun cas le «gangster» que certains décrivent. «Il se fout de l’argent et est d’une honnêteté irréprochable», décrit Gérard Prunier. Ce dernier réfute que «la mafia italienne» puisse exploiter «des hôtels sur la mer Rouge», comme l’affirme Léonard Vincent. «Il n’y aucun touriste en Erythrée !», rétorque le consultant.
 

Issayas Afeworqi en train visiter laboratoire pharmaceutique à Kampala Ouganda 17-8-2011.
Issayas Afeworqi en train de visiter un laboratoire pharmaceutique à Kampala (Ouganda) le 17-8-2011. © AFP - PETER BUSOMOKE
 
La passion de l’Erythrée
A ses yeux, Afeworqi est poussé par la passion de son pays et la nécessité de lui donner un rôle important. «Il est également porté par un goût du pouvoir et ne supporte pas la contradiction», rapporte le chercheur.

 «C’est Ubu roi et Joseph Staline», poursuit-il. Un Staline qui est resté le combattant d’autrefois calculateur et cynique. «Regardez ses liens avec les shebab somaliens. C’est uniquement un moyen pour nuire à l’Ethiopie qu’il veut détruire par tous les moyens !», commente Gérard Prunier.   

Ce «père de l’indépendance» érythréenne dispose encore d’une certaine assise populaire, notamment parmi les Erythréens en âge d’avoir connu les années de guerre. Mais depuis qu’il dirige le pays, il s’est mis à beaucoup boire, «désillusionné par l’évolution du socialisme», pense Gérard Prunier. Dans le même temps, il est très paranoïaque, comme nombre de dirigeants de la Corne de l’Afrique, aux dires du consultant. Il souffrirait aujourd’hui d’une grave maladie du foie, ce qui nécessiterait une greffe, que son système immunitaire n’est pas pour le moment capable d’accepter, selon le chercheur.   

Reste à savoir pourquoi la nature du régime érythréen et la personnalité de son président sont  aussi peu connues à l’étranger… «Issayas Afeworqi a longtemps su s’attirer la sympathie de groupies occidentaux, orphelins de mai 68», observe Gérard Prunier. Des soutiens qui lui ont permis d’échapper aux foudres des critiques internationales, mais qui se sont amenuisées avec le temps.

Un entretien avec Issaias Afeworki

AlJazeeraEnglish, 19-2-2010