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Le sud de la Libye sous la coupe de groupes armés tchadiens et soudanais

Par Géopolis (avec AFP)@GeopolisAfrique | Publié le 30/10/2018 à 17H16, mis à jour le 30/10/2018 à 17H26

Combattants libyens au sud Tripoli 22 septembre 2019
Des combattants favorables au gouvernement d'union nationale (GNA) patrouillent dans le sud de Tripoli le 22 septembre 2019. © MAHMUD TURKIA / AFP

Laissé pour compte par les autorités rivales du pays, le sud désertique de la Libye est devenu une base prisée de groupes armés rebelles étrangers, venus notamment du Tchad. Ceux-ci sont accusés d'y alimenter une insécurité croissante.

«Les cas d'enlèvements, de vols et de banditisme se sont multipliés», remarque Ali Akri Molia, commandant d'une unité chargée de la protection des installations pétrolières à Oubari (sud). Celui-ci en rend responsable l'opposition tchadienne.

La Libye est plongée dans le chaos depuis la chute en 2011 du régime de Mouammar Kadhafi. Elle est dirigée par deux entités rivales. D'un côté, le gouvernement d'union nationale (GNA) basé à Tripoli et qui contrôle l'ouest du pays. Et de l'autre, un gouvernement parallèle basé dans l'Est et soutenu par le maréchal Khalifa Haftar, à la tête d'une puissante force armée, et un Parlement élu.

A l'instar de groupes djihadistes, des rébellions tchadienne et soudanaise ont profité de ces divisions pour établir leurs bases arrières dans le sud libyen, voisin de leurs pays. Ils s'y adonnent à divers trafics. Selon un récent rapport d'experts de l'ONU, ces groupes «cherchent à renforcer leur présence en Libye à des fins lucratives».

Ils bénéficient de frontières poreuses et du soutien de communautés et tribus vivant à cheval entre ces pays. Une partie de la population noire des Toubous, installés à la fois en Libye et au Tchad, sont ainsi impliqués dans la contrebande de marchandises et l'immigration clandestine, selon des experts.

Pour Mohamad Emdaouar, député du Sud au Parlement libyen, les groupes de l'opposition tchadienne sont présents en Libye dans une vaste zone allant de Koufra, près du Tchad, jusqu'au bassin de Mourzouk, à plus de 400 km de la frontière tchadienne. Ils «occupent des maisons et ont leurs propres voitures. Personne ne peut les aborder», regrette-t-il.

Un temps accusés d'être utilisés comme mercenaires au profit des camps rivaux libyens, les groupes rebelles tchadiens sont désormais montrés du doigt par les autorités et les tribus en raison d’une recrudescence des violences dans le sud du pays.

Enlèvement et demandes de rançon
Le commandant Molia évoque notamment l'enlèvement, mi-octobre 2018, de membres d'une tribu près d'Oum al-Araneb. Ces derniers, raconte-t-il, ont été libérés par des groupes armés formés par des tribus de la région. Celles-ci ont attaqué les «opposants armés tchadiens» détenant les otages. Il regrette que les autorités de l'Est et le GNA n'aient fourni aucun appui aux Libyens qui ont perdu 10 des leurs.

Khalifa Haftar à Benghazi 14 octobre 2017
Khalifa Haftar, homme fort du gouvernement de l'Est libyen, le 14 octobre 2017 à Benghazi © REUTERS/Esam Omran Al-Fetori

Joint par l'AFP, un des otages libérés, Mohamed Ibrahim Mohamed, a indiqué que les ravisseurs, membres de l'opposition tchadienne, avaient réclamé des rançons à leurs familles.

De leur côté, deux groupes tchadiens présents en Libye ont démenti toute implication. «Nous démentons catégoriquement», a dit à l'AFP Kingabé Ogouzeimi de Tapol, secrétaire général du Commandement militaire pour le salut de la République (CCMSR). Ce mouvement avait lancé en août une offensive contre l'extrême-nord tchadien avant de se replier en Libye.

L'Union des forces de la résistance (UFR), autre groupe tchadien basé en Libye, dément également, en désignant des commanditaires libyens. «Il y a des Tchadiens (...) qui travaillent pour des Libyens, pour des tribus. Ce ne sont pas des rebelles tchadiens» qui ont décidé de l'enlèvement, selon Youssouf Hamid, porte-parole de l'UFR.

La Mission de l'ONU en Libye a condamné «les violations perpétrées par des groupes armés étrangers». Elle a appelé «les autorités libyennes à prendre rapidement des mesures efficaces pour lutter contre l'anarchie dans la région».

Une menace supplémentaire sur le Sahel
Le 24 octobre 2018, un conseil des ministres à Tripoli a été consacré au problème. «Ce qui se passe dans le Sud est très dangereux», a souligné le vice-Premier ministre du GNA, Abdessalam Kajman. Il a prôné la «fermeté pour affronter ces bandes de l'opposition tchadienne» et soudanaise.

Le Sud libyen échappe de fait au contrôle du GNA et de ses rivaux de l'Est, même si l'Armée nationale libyenne (ANL) autoproclamée du maréchal Haftar dit y être présente. Ce dernier a ordonné une opération militaire pour combattre «les bandes criminelles et l'opposition tchadienne qui s'adonnent aux enlèvements et aux extorsions et en tirent d'importants revenus qui pourraient financer des actes terroristes», a déclaré à l'AFP le général Ahmed al-Mesmari, porte-parole de l'ANL.

Une récente rencontre entre le maréchal Haftar et le président tchadien Idriss Déby Itno à N'Djamena, s'inscrit dans ce cadre, selon lui.

Pour autant, «le territoire (du Sud) est vaste, difficile et (...) ne promet pas un dividende politique forcément très substantiel», décourageant les principales forces libyennes de s'y engager, remarque Jalel Harchaoui, spécialiste de la Libye à l'Université Paris-VIII.

Les autorités rivales dans le nord du pays œuvrent toutefois à étendre leur influence dans cette région. Ils tentent ainsi de rallier à leur cause les Toubous et leurs rivaux arabes de la tribu des Ouled Slimane, deux des trois plus grandes communautés du Sud, avec les Touaregs.

Toutefois, les divisions au sein même de ces deux communautés empêchent de faire basculer la balance en faveur d'un camp au détriment de l'autre.
N'Djamena et Paris s'inquiètent aussi d'une présence djihadiste qui pourrait menacer encore davantage le Sahel. A leurs yeux, «Haftar est censé rétablir l'ordre sur ce vaste territoire», poursuit l’universitaire. Mais si «le maréchal a multiplié les déclarations rassurantes, la réalité reste préoccupante», ajoute-t-il.