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Tchad,  Afrique

Le Tchad, nouvelle puissance incontournable du Sahel ?

Par Pierre Magnan@GeopolisAfrique | Publié le 16/04/2013 à 09H35

Idriss deby tchad
Le président Idriss Déby Itno, le 27 février 2013, lors d'un sommet international en Côte d'Ivoire. © ISSOUF SANOGO / AFP

Idriss Déby a-t-il réussi à faire de son pays, le Tchad , grâce à son armée et un début de production pétrolière, une puissance régionale incontournable pour maintenir un certain ordre dans la région ? A voir son action au Mali ou en Centrafrique, on pourrait le croire.

Oubliées les circonstances de son accession au pouvoir, oublié son sauvetage par la France en 2008, oubliés ses arrangements avec les droits de l'Homme, Idriss Déby, au pouvoir à N'Djamena depuis 1990, n'est quasi plus contesté en dehors de son pays.

Fort de son intervention fulgurante dans le nord-Mali, où il a envoyé plus de 2000 hommes appuyer l'opération française en affrontant directement les rebelles ─ au prix de lourdes pertes ─ le président Idriss Déby apparaît comme un homme de stabilité dans une région perturbée par la crise malienne.

«"Depuis quelques années, le Tchad cherche à s'affirmer comme une puissance régionale et il le fait assez bien", juge une source diplomatique occidentale, soulignant que la normalisation en 2010 de ses relations avec le Soudan a changé considérablement la donne. Cette paix dans l'Est avec le Soudan lui a permis de tisser de nouveaux liens diplomatiques avec la Cédéao (Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest) et son grand voisin le Nigeria, tout en relançant la Communauté des Etats Sahélo-Sahariens (Cen-Sad) après la disparition du leader libyen Mouammar Kadhafi», rappelle l'Express.

Tchad armee
L'armée tchadienne en 2013 en route vers le Mali © AFP/Boureima HAMA

Ce rôle, le président Déby entend bien l'assumer. Il l'a fait savoir le 27 février à la réunion de la Cedeao (Communauté des Etats de l'Afrique de l'Ouest) en critiquant la lenteur des autres pays face à la crise au Mali. «L’heure n’est plus aux discours (…) mais plutôt à l’action. L’ennemi n’attend pas.»

Idriss Déby, parrain africain ?
Résultat, le journal Jeune Afrique n'hésite plus à parler de «parrain» à propos du président tchadien. «Jamais Idriss Déby Itno n'aura été une figure aussi consensuelle sur le continent. Partout, chacun loue le courage et la détermination qui l'ont poussé à envoyer plus de 2 000 hommes, dont son propre fils, dans le nord du Mali. Ils y sont allés, dans ce désert malien, non pas pour pique-niquer, mais pour défendre un idéal : faire preuve de solidarité envers un peuple frère en péril.»

"Gloire éternelle au président Déby", chanson diffusée à la télévision malienne

Même constat au Tchad : «N'Djamena débarrassé de ses rebelles et fort de ses ressources pétrolières veut désormais jouer dans la cour des grands si ce n'est jouer au grand tout court» écrit le Journal du Tchad. Un autre média local estime que cela pourrait être «une occasion pour le président Déby, au pouvoir depuis 1990, de faire oublier les critiques sur les carences démocratiques, les violations des droits de l’Homme de son régime et la grande misère de sa population malgré la manne pétrolière».

Pourtant, le régime tchadien ne semblait pas s'entendre avec Paris, il y a quelques mois encore. Une premiere rencontre entre Hollande et Déby avait été reportée en octobre 2012, rappelait Slate Afrique. «Le président Idriss Déby Itno aurait mal pris les exigences du chef de l’Etat français. Celui-ci, dans sa logique de faire respecter les droits de l’Homme sur le continent africain, avait demandé un geste de N'djamena dans le sensible dossier d’Ibni Oumar Mahamat Saleh», ajoute le site.

Diktat de N'Djamena ?
Entourée de six pays ─ Soudan, Lybie, Niger, Nigéria, Cameroun et République centrafricaine ─ le Tchad, fort de son pétrole et ses quelque 12 millions d'habitants, n'aurait pas que des ambitions dans la région sahelienne. Pour le Journal du Tchad, «la mort du président Omar Bongo Ondimba et du Guide libyen Mouammar Kadhafi lui ouvre d'ailleurs largement la voie.»

Après avoir imposé son «diktat» sur la CEMAC (Communauté économique et monétaire des Etats de l'Afrique centrale qui regroupe six pays de l'Afrique centrale à savoir le Tchad, la République centrafricaine, le Cameroun, le Congo, la Guinée Equatoriale et le Gabon), «c'est au tour de la Communauté économique des Etats de l'Afrique centrale, la CEEAC, de subir la montée en puissance du Tchad. Idriss Déby Itno, au pouvoir depuis 22 ans, impose en février 2012 tout bonnement son ancien Premier ministre le judoka Nassour G. Ouaïdou, en remplacement du Gabonais Louis Sylvain Goma, comme Secrétaire général de cette organisation sous-régionale qui regroupe l'ensemble de onze pays de l'Afrique centrale en partant de l'Angola au Tchad en passant par la République démocratique du Congo, le Sao Tomé, le Burundi, le Congo Brazzaville, le Gabon, le Cameroun, la République centrafricaine et la Guinée Equatoriale», note le journal.
Journal de la télévision tchadienne du 3 avril 2013, consacré en partie à un sommet au Tchad sur la Centrafrique.

La récente crise en Centrafrique est-elle une illustration des ambitions tchadiennes ? Après le changement de pouvoir à Bangui, c'est à N'Djamena que s'est tenue une réunion sur la situation dans le pays. «Le chef rebelle tire son épingle du jeu, car il n'est pas non plus écarté de la présidence, comme l'avaient souhaité certains, les Sud-Africains notamment. Plusieurs observateurs estiment même que la formule trouvée à N'djamena est un moyen de légitimer l'accession au pouvoir de Michel Djotodia» note RFI.

Centrafrique protectorat tchadien ?
Résultat à Bangui, certains parlent de «protectorat tchadien», comme le Journal de Bangui. Le gouvernement tchadien a d'ailleurs démenti «catégoriquement» dans un communiqué «les accusations graves» de François Bozizé (le président renversé), affirmant que le Tchad avait aidé les rebelles de la Séléka à prendre le pouvoir à Bangui. «A travers la crise malienne et la situation actuelle (en Centrafrique), on a pu voir que le Tchad souhaite peser davantage dans la région», reconnait pour sa part Philippe Hugon, directeur de recherche à l’IRIS.

N'Djamena ne veut pas du désordre à sa porte. Comme l'écrit RFI «chacun ici sait qu’une guerre des chefs de la Seleka ferait basculer le pays dans le chaos, une "somalisation" de la Centrafrique qui aurait inévitablement des conséquences dans toute la région».

Le Tchad qui est parti lutter contre la rebellion au Mali ne peut accepter une «somalisation» de la Centrafrique. Sa crédibilité régionale en serait largement amoindrie. Sans parler de la sécurité de ses exportations de pétrole, exploité par les Américains, qui représentent 80% de son commerce extérieur.