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Le yuan, arme de conquête de l’Afrique par la Chine

Par Pierre Magnan@GeopolisAfrique | Publié le 20/08/2018 à 09H15

Le billet rouge progresse en Afrique contre billet vert
Billet rouge contre billet vert... Le yan chinois progresse en Afrique pour lutter contre la toute-puissance du dollar dans les échanges internationaux. © Chen jialiang / Imaginechina

«Le yuan (RMB), la monnaie chinoise, attire de plus en plus l'attention dans les pays africains pour faciliter le commerce et les investissements entre la Chine et l'Afrique», se félicite Pékin devant la progression de sa monnaie sur le continent africain. Selon la Chine, 14 pays africains souhaite voir le RMB devenir une devise de réserve, et élargir son utilisation sur le continent africain.


Des pays tels que le Rwanda ont inclus le RMB dans leur réserve de devises étrangères. L'Afrique du Sud, le Nigeria et d'autres Etats ont signé des accords d'échange de devises avec la Chine, alors que le Kenya, le Zimbabwe et le Botswana ont montré un grand intérêt pour l'utilisation du RMB comme devise de réserve ou de règlement. Pourquoi une telle politique?«Adopter le RMB comme devise de réserve pourrait intensifier l'influence de la Chine dans le commerce en réduisant considérablement les coûts de transaction et en attirant davantage d'investissements chinois, a noté Charles Siwawa, PDG de la Chambre des mines du Botswana», cité par China.org.

Dernier exemple en date de cette poussée du billet rouge chinois (qui fait déjà partie au niveau mondial du panier de devises du FMI depuis 2016), et non des moindres, le pays le plus peuplé d’Afrique, le Nigéria  a adopté en mai 2018  la devise chinoise comme seconde monnaie commerciale du pays.

Dans un entretien avec Reuters, cité par La Tribune Afrique, Lamido Sanusi, le gouverneur de la Banque Centrale du Nigéria explique «que son pays entendait réduire les 79% de parts de dollar dans ses réserves de change pour accroître la part du renminbi, l'autre nom du yuan». «Il y a déjà du renminbi (RMB, NDLR) dans les rues du Nigeria, cela montre que le marché est en avance, et nous tentons de le rattraper». Il faut dire que le commerce entre les deux pays n'est pas totalement négligeable: les importations de marchandises du Nigeria en provenance de la Chine ont atteint une valeur de près de 2 milliards de dollars en 2017, contre près de 500 millions de dollars importés par les Chinois.

Cet investissement monétaire chinois semble être fait pour durer et s'intensifier. «Déjà, cette année (en 2018, NDLR), (Pékin) avait porté un premier coup à la forteresse dollar en inaugurant à Shanghaï la capacité de payer ses achats de pétrole en yuan. L’Angola, premier fournisseur africain de pétrole de la Chine, est le premier pays à avoir adopté ce mécanisme», rappelait Le Monde

Plusieurs éléments jouent en faveur du choix du RMB par des Etats africains, et notamment le plus grand d’entre eux. «La crise de la dette américaine a apporté un sentiment d'urgence à la décision du Nigeria de diversifier ses réserves en dehors du dollar (...). Il me semble qu'il y a de moins en moins d'appétit pour détenir des dollars », explique, dans Le Point, Lamido Sanussi, gouverneur de la Banque centrale du Nigeria. Pour cet organisme, cette arrivée de la monnaie chinoise «vise à assurer un avantage stratégique au Nigeria dans le cadre de ses relations économiques et commerciales avec la République populaire de Chine».

Les Chinois trouvent aussi leur compte dans ces opérations. «Pour Pékin, c’est surtout une très bonne affaire. Les économies africaines vont pouvoir rembourser leurs dettes gigantesques (environ 22 % de la dette africaine est détenue par la Chine) en yuans. Elles vont pouvoir vendre directement en yuans leurs matières premières (comme avec le "pétroyuan" d’Angola) et diversifier du même coup leurs réserves de change en s’ouvrant à leur premier partenaire commercial», explique, dans Le Monde, Sébastien Le Belzic, spécialiste des relations sino-africaines.   

Ce développement de la monnaie chinoise à l’international, et notamment en Afrique, est encore symbolique par rapport au poids de la monnaie américaine. Le billet rouge chinois n'est en effet que la 7e monnaie de réseve au niveau mondial… loin derrière le dollar, le yen ou l’euro.

Mais pour les Chinois comme pour les Africains, l’adoption du yuan présente des avantages face à la progression des échanges et des investissements entre les deux zones économiques, notamment au niveau des risques de change. Cela permet aussi aux pays plaçant une partie de leurs réserves en monnaie chinoise d’être moins sensibles aux fluctuations du billet vert et de contrebalancer ses mouvements… Et pour Pékin, cela rend son commerce et ses excédents moins dépendants du dollar. Néanmoins, cette offensive chinoise doit encore être relativisée… Car, comme le souligne Le Point, «le dollar représente encore 90 % des transactions en matières premières», élément essentiel du commerce africain.