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Les 10 questions que vous vous posez (ou pas) sur la dette grecque

Par Pierre Magnan@GeopolisAfrique | Publié le 03/07/2015 à 12H03

Partisans «non» lors campagne pour référendum en Grèce
Oxi (non) sur le drapeau grec. Des partisans du «non» au référendum sur le projet d'accord avec la Grèce sur la dette, le 29 juin 2015 à Athènes.
© CITIZENSIDE/AGGELIKI KORONAIOU / CITIZENSIDE.COM

On ne parle que d'elle, la dette de la Grèce. Mais que représente-t-elle concrètement, comment s'est-elle constituée, à qui profite-t-elle...Tentative d'explications en dix questions sur une somme de plus de 300 milliards d'euros.


La Grèce va-t-elle faire défaut ? Athènes porte en effet une dette que beaucoup considèrent comme insoutenable. Une dette qu'une politique d'extrême rigueur n'a pas réussi à réduire. Aujourd'hui, le gouvernement Tsipras demande qu'on la réduise et refuse la poursuite de la rigueur. 

Retour sur l'ampleur de cette dette en dix questions.

1) Quel est le montant de la dette grecque?
Difficile à évaluer avec précision: «La dette grecque atteignait 312 milliards d'euros à la fin du premier trimestre 2015», selon Le Figaro. Le Fonds européen de stabilité financière (FESF) 324 milliards d’euros.
 
Pour Eurostat, fin 2014, la dette publique grecque brute était de 177,1% du PIB, soit 317 milliards d’euros. A titre de comparaison, le PIB français pèse plus de 2.000 milliards et celui de la zone euro plus de 9.000 milliards. 

Ce pourcentage s'explique notamment par le recul du PIB grec car, en chiffres bruts, la dette n'a que peu évolué. 

Si on ajoute à ces plus de 300 milliards injectés dans le pays les sommes annulées par les créanciers privés en 2012, on dépasse les 400 milliards...


2) Qui possède la dette grecque?
La dette grecque est essentiellement entre les mains de créanciers publics. Si au début de la crise les détenteurs privés avaient d'importantes positions sur la Grèce, aujourd'hui la dette grecque est principalement entre les mains des Etats européens. Voici dans l'ordre d'importance les créditeurs de la Grèce :
-FESF (Fonds européen de stabilité financière détient quelque 130 milliards d'euros)
-Prêts européens 
-Privés 
-BCE (Banque centrale europénne)
-FMI (Fonds monétaire international)
-Bons du trésor 
-BEI (Banque européenne d'investissement)

Les banques ont réussi à réduire leur part dans la dette grecque.


3) D’où vient cette dette
La dette grecque n’est pas nouvelle. Comme on l’a vu, c’est en 2009 que la facture d'Athènes a explosé à la tête des européens. Avant cela, la crise financière avait fait ses effets. De plus, Athènes avait dépensé sans compter pour les JO. L’entrée dans la zone euro s’était faite semble-t-il au prix de quelques acrobaties financières... Il faut ajouter à celà les défauts structurels de l'Etat grec et la faiblesse d'une économie confrontée à des pays à la productivité beaucoup plus élevée. 

Pour la commission parlementaire d’enquête sur la dette montée par le parlement grec, «l’accroissement de la dette n’est pas le résultat de dépenses publiques excessives, celles-ci étant en réalité restées plus faibles que les dépenses publiques d’autres pays de la zone euro. La dette provient pour l’essentiel du paiement aux créanciers de taux d’intérêt extrêmement élevés, de dépenses militaires excessives et injustifiées, d’un manque à gagner fiscal dû à la fuite illicite de capitaux, du coût de la recapitalisation de banques privées par l’Etat, et des déséquilibres internationaux issus des lacunes inhérentes au modèle de l’Union Monétaire.»

4) Combien de plans d’austérité?
La Grèce «découvre» en 2009 l’ampleur du déficit du pays. Le Premier ministre Georges Papandreou (Pasok) met alors en place le premier épisode d’austérité (réduction de la dépense publique, hausse de certains impôts, gel de recrutements dans le public…).

Les différents plans d’austérité se succèdent : mars 2010 (TVA en hausse, baisse des pensions et des salaires dans le secteur public…). Mai 2010, nouveau plan de rigueur en «échange» d'un financement européen, estimé à 30 milliards, et d'une aide internationale (création FESF, prêt européen et FMI de quelque 110 milliards).
 
Alors que le PIB grec ne cesse de chuter, un quatrième plan d’austérité est décidé en juin 2011 (impôts, taxes, TVA, gel des embauches dans le public, privatisations, assouplissement des licenciements...), suvi d’un autre en septembre 2011.
 
Une restructuration de la dette grecque a lieu en 2012. Au total, banques, assureurs, fonds d'investissement et fonds de pension vont perdre jusqu'à 107 des 206 milliards d'euros qu'ils détenaient. Les créanciers rajoutent au pot quelque 130 milliards. Le PIB de la Grèce a reculé de quelque 17% par rapport à 2010. Le prêt permet de… rembourser une échéance de 14,5 milliards…
 
La souveraineté du pays en prend un coup. «Le plan de sauvetage de la Grèce se fonde sur une stricte conditionnalité : il prévoit de renforcer la surveillance de la Grèce et d'imposer une présence permanente de la mission de la Commission européenne sur place» chargée de l'aider à moderniser son appareil d'Etat, a ainsi déclaré le Commissaire européen aux Affaires économiques Olli Rehn, rappelle Le Monde.


Entre février et janvier 2013, trois nouveaux plans d’austérité sont annoncés.
 
A bout de souffle, les Grecs changent de majorité en janvier 2015. Syriza au pouvoir refuse de trop accentuer la politique d’austérité. C’est le blocage avec l’Eurogroupe, un référendum est décidé.

5) Pourquoi la dette grecque n'a pas baissé?
Economie paralysée, PIB en chute libre de 25%... Impossible pour la Grèce de dégager dans un premier temps des surplus. Les mesures qui lui sont imposées ont eu des effets négatifs mal mesurés.
«Nous démontrons que, dans les économies développées, une plus forte consolidation fiscale est allée de concert avec une croissance plus faible que prévu, écrivent-ils. Une explication naturelle est que les multiplicateurs fiscaux étaient nettement plus hauts que ce que les prévisions estimaient implicitement», écrivait l’économiste en chef du FMI, Olivier Blanchard

Dans ce texte, il reconnaît que les effets des politiques d’austérité ont été mal mesurés et que leur effet sur la croissance a été beaucoup plus négatif que prévu… En clair, si on applique un multiplicateur de 1, un point de dépenses plubliques en moins entraîne un recul de l’activité de 1%... Or, reconnaissent les experts du FMI, en période de crise, le multiplicateur pourrait être trois fois plus important. Le texte ne s’appliquait pas spécifiquement pour la Grèce… et pourtant. «Les dirigeants européens, qui ont créé des souffrances dignes de la crise de 1929 dans les pays endettés sans restaurer la confiance financière, persistent à dire que la solution viendra d'encore plus de souffrance», ajoutait alors le Nobel d'économie Paul Krugman…


6) Excédent primaire
C’est par ce terme barbare qu’un Etat peut dégager des surplus (avant les intérêts de la dette) pour éventuellement financer des investissements ou rembourser une partie de sa dette. Dans le cas de la Grèce, les différentes cures d’austérité ont permis de dégager en 2014 un budget positif. Une partie du débat avec l’UE a consisté à définir le niveau de cet excédent pour les prochaines années. Si les créanciers ne demande qu’un excédent de 1% pour 2015, ils demandent beaucoup plus pour les années suivantes (de 2% en 2016 à 3,5% en 2018).


Pour y parvenir, l’Eurogroupe continue à vouloir mettre la Grèce sous tutelle, allant jusqu’à décider du niveau de taxation du diésel pour les agriculteurs. C'est ce plan que la Grèce a refusé estimant qu'il ne pouvait qu'aggraver la crise.

7) L’effort de la Grèce
«Selon les chiffres de la Commission européenne elle-même, la Grèce était devenue, de toute l'Union, le pays qui dégageait l'excédent structurel primaire le plus élevé avec 4,3% de son PIB» en 2014, écrit le magazine Alternatives économiques. La Grèce est aussi derrière le Portugal, le pays d'Europe qui a fait le plus d'efforts depuis 2010 pour redresser ses comptes publics avec une amélioration de 8,3 points de PIB en matière de déficit structurel.


Malgré ces efforts aux coûts sociaux incalculables, la Grèce ne s’est pas désendettée du fait de la chute de sa croissance. Et depuis l’arrivée au pouvoir de Syriza, la question de la négociation avec les créanciers a paralysé l’économie grecque, pesant sans doute sur les futurs résultats de 2015.

8) A quoi a servi l’argent prêté?
Sur cette question, le débat est plus politique. Pour ceux qui critiquent le système, «la moitié des financements ont été faits pour le service de la dette. Pour ce qui est des prêts, 81 milliards ont été utilisés pour faire face aux créances arrivant à échéance et pour payer les intérêts qui excédaient 40 milliards d'euros, soit presque 122 milliards d'euros au total», selon Okeanews.  
 
«Il ressort d'après nos calculs qu'environ un dixième de l'aide a été consacré à combler les caisses vides de l'Etat. Le reste a été alloué au paiement des intérêts sur la dette, au remboursement des échéances et au renforcement des banques grecques au bord de l'effondrement», écrivait déjà en 2012 Le Figaro.

«L’utilisation de ces fonds a été dictée de manière stricte par les créanciers et il est apparu que moins de 10% de leur montant avaient été consacrés aux dépenses courantes du gouvernement», confirme le rapport sur la dette du parlement grec.


Pour la journaliste Agnès Rousseaux, qui publie ces résultats sur le site Bastamag«les principaux destinataires sont les banques grecques (à hauteur de 58 milliards d’euros) et les créanciers de l’Etat grec (pour 101 milliards), principalement des banques et fonds d’investissement. Au moins 77% de l’aide européenne a donc bénéficié, directement ou indirectement, au secteur financier !»

9) La dette est-elle remboursable?
Cette question, le gouvernement Tsipras a essayé de la mettre au centre des discussions avec les institutions créancières. En vain, Bruxelles a, semble-t-il, toujours refusé d’aborder le sujet, renvoyant à de futures discussions un éventuel plan d’allègement de la dette. 
 
Pourtant, une grande partie des économistes estiment que cette dette est aujourd’hui insoutenable pour la Grèce. Ce n’est pas tant le poids des intérêts qui paralyse l’économie grecque (la plupart des remboursements ont été décalés dans le temps, en 2023) que les inquiétudes que suscite ce niveau d’endettement. En Grèce, les investissements sont paralysés. 
 
«Parmi les économistes, il y a consensus pour dire que la Grèce ne s’en sortira pas sans un nouvel allégement de sa dette, qui représente un trop lourd fardeau pour la reprise», décrypte Cécile Antonin, de l’OFCE (Observatoire français des conjonctures économiques).

«Dans un accord global (entre la Grèce et ses créanciers), la question de la dette n'est pas taboue, elle devra être abordée même si elle n'est pas la plus urgente», avait d’ailleurs reconnu Michel Sapin, ministre français de l’Economie.

10) Qui payera la dette non remboursée?
Des chiffres ont circulé : si les Grecs annulaient leur dette, il en coûterait 650 euros par contribuable français, ont avancé certains. D'autres medias ont avancé le chiffre de 731 euros. Ils reposent sur l'idée que le contribuable français devrait rembourser les 40 milliards que l'Etat grec doit à la France, 
 
«Pour être clair, l'Etat – et donc les contribuables – ne rembourse jamais la dette publique. Quand un emprunt arrive à échéance, l'Etat le rembourse via l'Agence France Trésor, en empruntant à nouveau», expliquait La Tribune, précisant que pour l’Etat grec les choses sont différentes car il n’a plus accès aux marchés de capitaux.
 
Les sommes prêtées à la Grèce ont déjà été en partie payées par les Etats actionnaires du FESF (par qui passe l’essentiel des prêts à la Grèce). «A court terme, il ne va rien se passer, rassure Agnès Benassy-Quéré, professeur à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne et présidente déléguée du Conseil d’analyse économique. Car le contribuable a, en fait, déjà payé. Ce qu'il attend, en fait, c'est un remboursement.»
 
La Tribune estime que vu les taux d’intérêt, la France ne se priverait que des revenus de cette dette non payée… soit une somme de 10,5 euros par adulte résidant en France. 

Dans la crise actuelle, une donnée n'apparaît pas. Celle de la politique. Elle est une des clefs du dossier après la victoire d'un parti, Syriza, se situant en dehors du jeu traditionnel des partis de pouvoir et qui souhaite appliquer le programme pour lequel il a été élu. Et avant des échéances importantes, en Espagne notamment avec la percée de Podemos.

Comme le dit dans Les Echos Yves Bertoncini (Directeur de l’Institut Jacques Delors), «le maintien de la Grèce dans l’euro n’est pas une affaire de ministres des Finances et de banquiers centraux, c’est une question de politique, de géopolitique et même de démocratie, qui doit faire l’objet d’une négociation et d’un accord au plus haut niveau.»