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Les archéologues sur le front de la guerre de 14-18

Par Laurent Ribadeau Dumas@GeopolisAfrique | Publié le 13/01/2014 à 16H02, mis à jour le 17/05/2017 à 10H40

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En 2001 est mise à jour à Arras (Pas-de-Calais) une tombe comprenant les corps de vingt hommes âgés de 20 à 40 ans. Dix-neuf d'entre eux avaient été allongés sur le dos de façon qu'ils soient enterrés littéralement coude-à-coude. Il s'agit sans doute de militaires britanniques originaires de Grimsby (Angleterre), qui s'étaient eux-mêmes surnommés les «Grimsby Chums» (les «copains de Grimsby»). Ils ont été vraisemblablement été inhumés par leurs camarades survivants en première ligne du front en avril 1917, dans des conditions très dangereuses. Un beau témoignage d'amitié, malgré la dureté des temps. © Gilles Prilaux, Inrap (tiré du livre «L'archéologique de la Grande Guerre», Yves Desfossés, Alain Jacques, Gilles Prilaux (Ouest-France/Inrap)

Entre 1914 et 1918, des millions d’hommes de multiples nationalités se sont battus en France sur un front de 600 km, entre Belgique et Suisse. De nos jours, les traces du conflit restent présentes à fleur de terre : tranchées, armements de toutes sortes, objets usuels des soldats… Des traces, parfois dangereuses, qui aident les archéologues à mieux connaître le quotidien de la guerre.

Le chantier archéologique entrepris dans le cadre du (en principe) futur canal Seine-Nord Europe est le plus gros du genre en Europe. Il suit le tracé de la voie d’eau, sur 106 km, entre Compiègne (Oise) et Cambrai (Nord), de la Picardie au Nord-Pas-de-Calais. «Il traverse ainsi toute la zone du conflit, le long des plus importantes lignes de front», souligne Gilles Prilaux, représentant de l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap).

De fait, nombre des combats de la Première guerre mondiale se sont concentrés dans les deux régions. Des combats intenses dans les tranchées pendant quatre très longues années. «Résultat : aujourd’hui encore, un siècle après, nous remontons, chaque année, entre 30 et 45 tonnes de munitions de toutes sortes, bombes, obus, grenades. A 90%, il s’agit de matériel militaire utilisé pendant ce conflit. Le reste, surtout des bombes d'avions, vient de la Seconde guerre mondiale», raconte Stéphane Noureux, responsable du centre interdépartemental (pour la Somme et l’Oise) de déminage, qui dépend du ministère de l’Intérieur.
 
Drames
A Allaines (Somme), lors de l’opération archéologique Seine-Nord Europe, les appareils de détection ont permis de trouver, sur une surface de 80 hectares, quelque 3500 «anomalies» magnétiques correspondant éventuellement à des pièces de 75 (avec 7,5 cm de diamètre)… Petite précision: depuis le début du chantier Seine-Nord Europe, en 2009, l’Inrap a dû appeler les démineurs près de 150 fois.

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Carte d'une zone de 80 ha, dans la région d'Allaines (Somme) dans laquelle les appareils de détection ont repéré quelque 3500 «anomalies» magnétiques correspondant à des pièces comme des obus. Les points rouges correspondent auxdites «anomalies»...  © INRAP

«L’énorme quantité de matériel retrouvé tient au fait que les zones de combats ont été remises en culture très rapidement après la fin du conflit. Ce qui explique qu’au XXIe siècle, on continue à retrouver des dépôts d’armes faits à la va-vite pour libérer les terres et permettre aux paysans de se remettre au travail», observe Gilles Prilaux.
 
Dans ce contexte, dès qu’on gratte la terre, ressurgissent des armements de toutes sortes. En Picardie, on se raconte de nombreuses anecdotes. Telle celle de cet homme qui stockait, au milieu de son village, un arsenal de 800 kg de grenades et d’obus. Sans, apparemment, avoir conscience de la dangerosité de ce stock… De leur côté, les agriculteurs retrouvent très fréquemment des armes qu’ils abandonnent parfois au coin de leurs parcelles. Il est même arrivé qu’une grenade vienne se glisser dans un sac de pommes de terre !
 
Conséquence : on assiste parfois à des drames. Comme celui de ce père de famille qui avait transformé un obus en engin pour rouler sa pelouse. Pour l’adapter, il l’avait scié aux deux bouts, libérant ainsi le gaz qui s’y trouvait. Ce qui a entraîné sa mort et celle de son fils. D’autres catastrophes sont évitées de justesse. Exemple : sur un chantier, un responsable demande à l’un des ouvriers de découper au chalumeau une apparente canalisation. Qui s’est finalement révélée être… une bombe !

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Des armes de toutes les formes sont extraites des anciens champs de bataille. Un siècle après, elles peuvent encore représenter un risque considérable pour ceux qui les exhument... © France Télévisions - Laurent Ribadeau Dumas


Drôles d’engins
L’inventivité des humains en matière de conception d’armes est apparemment sans limite… Car ceux qui creusent la terre des champs de bataille peuvent tomber sur des éléments d’une grande dangerosité qui ressemblent par exemple à un pot d’échappement. Alors qu’il s’agit en fait d’un engin de mortier. Et ce qui a l’air d’être un élément de verrerie antique n’est autre qu’une… grenade. On retrouve même une variété d’explosif semblable à du coton hydrophile !
 
«Nous avons des instructions très précises quand nous faisons des fouilles et nous savons comment procéder. Il y a ainsi des zones où nous n’allons pas. Mais malgré cela, nous sommes confrontés à de nombreuses pièces, notamment métalliques, qui présentent potentiellement des risques. Nous avons ainsi retrouvé un ancien détonateur, heureusement inoffensif, au milieu d’objets de l’âge du Fer», souligne Gilles Prilaux. Il arrive aussi parfois qu’un obus soit logé sous des squelettes du Moyen Age…

Les risques sont donc omniprésents. D’autant qu’«en vieillissant, les armes enterrées deviennent de plus en plus dangereuses. C’est par exemple le cas avec les gaz, qui connaissent des migrations moléculaires», observe Stéphane Noureux. De plus, il faut savoir que les parois de certains obus ou bombes ont eu tendance à devenir plus fines au fur et à mesure que le conflit se prolongeait: confrontés à la pénurie de métaux, les fabricants devaient faire des économies. De nos jours, la corrosion les rend d’autant plus fragiles… «En outre, s’ils sont extérieurement en mauvais état, leur système de mis à feu peut encore, lui, être en parfait état de marche», précise le démineur. Et donc se déclencher intempestivement…
 
Les dangers se nichent parfois là où le néophyte ne les attendrait absolument pas. Dans les odeurs par exemple. Des émanations d’éther ou citronnées s’échappent par exemple quand, sur un chantier, on tombe sur des obus chargés de gaz de combat. En 2009, deux archéologues de l’INRAP ont ainsi dû passer deux journées traumatisantes à l’hôpital en décontamination après avoir dégagé un élément contenant des substances chimiques.

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Obus non explosés de la Première guerre mondiale, découverts dans le cadre des founilles du canal Seine-Nord-Europe © Gilles Prilaux, Inrap


Guerre des gaz
«Il y a quelques années encore, les démineurs refusaient de parler du problème des armes chimiques», souligne un expert bien au fait du dossier. Aujourd’hui, ils continuent à les évoquer avec réticence. Sans doute de peur d’éveiller la curiosité des collectionneurs inconscients ou de personnes qu’on dira mal intentionnées…

Car même enterrées, les substances chimiques de la Première guerre continuent à représenter un danger potentiel considérable, entre arsines, suffocants, vésicants, toxiques cellulaires... Là encore, l’humain se révèle décidément très talentueux, si l’on ose dire. «Pour ceux qui les employaient, les arsines empêchaient les soldats ennemis de porter des masques à gaz car ils les faisaient vomir. Cette première étape accomplie, on passait aux suffocants qui bloquaient la respiration et entraînaient des oedèmes pulmonaires», explique Stéphane Noureux. Autre redoutable substance : le sinistre gaz moutarde ou ypérite. Inodore et incolore, il traverse les vêtements, ne commence à agir qu’au bout de six heures en détruisant les tissus humains et en passant dans le sang…
 
Difficile, cependant, de savoir si l’on trouve encore beaucoup de ces substances enfouies sous les anciens champs de bataille. Selon le journal L’Opinion, il en resterait «270 tonnes». Un chiffre précis dont on se demande bien comment le journal a procédé pour l’obtenir... «Une source proche du dossier parle de ‘’10 à 20 tonnes’’» découvertes chaque année, précise le quotidien. Jusque dans les années 90, ces produits toxiques étaient apparemment «pétardés» (comprendre : détruits en les faisant sauter…) en baie de Somme. Désormais, la France, qui a signé la Convention internationale sur l’interdiction des armes chimiques en 1993, ne détruit plus ses armes chimiques. Une usine de traitement spécialisé est en cours de construction au camp militaire de Mailly (Aube).
 
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Militaires britanniques portant des masques à gaz pendant la bataille de la Somme en juillet 1916. © AFP - The Art Archive - Imperial War Museum

Mieux connaître le quotidien de la guerre
Au-delà de la paranoïa que peuvent engendrer ces risques, cela n’empêche pas les archéologues de poursuivre leurs fouilles. «Pour autant, certains d’entre nous ont du mal à fouiller les corps de cette époque, par exemple quand ceux-ci portent encore aux pieds leurs croquenots en cuir. Ce n’est pas la même chose que de s’occuper d’un squelette gallo-romain. Le conflit est encore trop proche de nous», observe Gilles Prilaux.
 
Ce que confirme l’ouvrage L’archéologie de la Grande Guerre (Editions Ouest-France/Inrap) : les premières rencontres avec les restes du conflit «sont souvent mal vécues par la profession archéologique, peu préparée à une telle rencontre avec un passé récent, surtout quand ces vestiges pléthoriques (ceux de la guerre, NDLR) paraissent avoir bouleversé si ce n’est détruit des occupations plus anciennes». Des vestiges qui viennent en quelque sorte «se surimposer à ces occupations», selon les termes du représentant de l’Inrap.

La découverte du corps de l’écrivain Alain Fournier, en 1991, a apparemment été un élément déclencheur d’une évolution des mentalités. «Notre discipline permet de mieux connaître le quotidien des soldats», constate Gilles Prilaux. Notamment de multiples aspects inédits de ce quotidien. Comme la fabrication de ces petits objets d’artisanat à partir de découpes de douilles d’obus, ou la réalisation de belles représentations féminines sur des parois de souterrains à Arras. Ou celle de ces graffitis gravés par des militaires néo-zélandais d’origine maorie, toujours à Arras. Autant d’éléments susceptibles d’apporter une contribution importante à une meilleure connaissance de cet épisode tragique de notre histoire contemporaine que fut la Première guerre mondiale.

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Soldats français montant à l'assaut en 1916 pendant la bataille de Verdun. © AFP - Stringer