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Les Iraniens d’origine africaine, une communauté méconnue

Par Géopolis@GeopolisAfrique | Publié le 06/01/2018 à 09H58

Hossein Ali enfant dans village Balouchistan iranien 2 février 2015
Hossein Ali, un enfant dans un village du Balouchistan iranien (2 février 2015). © BEHROUZ MEHRI / AFP

Le fait est souvent ignoré: on trouve une importante communauté d’origine africaine dans le sud de l’Iran. Son histoire est liée à celle de l’esclavage dans cette région du monde, pratiqué du XVIIIe au XXe siècle.


Le photographe irano-allemand Mahdi Ehsaei, qui a écrit un livre sur cette thématique (Afro-Iran, The Unknown Minority, Afro-Iran, la communauté inconnue), raconte qu’il a commencé à s’y intéresser après avoir assisté à… un match de football avec une équipe venue du Hormozsgan, l’une des 30 provinces iraniennes, située face au sultanat d’Oman. Il a raconté au site Quartz avoir été frappé par le fait que celui qui dirigeait les supporters de l’équipe était lui-même noir. La chanson qu’il faisait chanter était «plus africaine qu’iranienne».

Mahdi Ehsaei a donc entamé des recherches pour la rédaction d’un livre. Il a alors constaté que les informations sur la communauté noire d’Iran étaient très rares. Pourtant, selon certaines estimations, entre 10 et 15% de la population du sud de la République islamique seraient d’origine africaine.

Dans le même temps, «les Afro-Iraniens ont influencé la culture de toute (cette) région». «Si vous allez dans le sud de l’Iran, vous verrez des gens avec des vêtements de couleurs vives et vous constaterez aussi une différence dans la musique, les rythmes et les styles de danses.»

De la musique avant toute chose
«Notre musique est notre première source d’informations», explique dans Le Point Saeid Shanbehzadeh, musicien iranien réfugié en France, originaire de Bouchehr, ville située sur le golfe arabo-persique. Une musique aux rythmes africains. Saeid Shanbehzadeh joue notamment du damman, percussion «ramenée d’Afrique du Sud». Bouchehr «est la seule ville en Iran où les gens dansent pendant les funérailles. C’est là aussi un rite hérité de l’Afrique», raconte le musicien.

Le Shanbehzadeh Ensemble en concert 

On pratique également dans la région le zar, «un rituel d’exorcisme (…) censé libérer le corps des esprits malins», rituel «encore en usage en Tanzanie et en Ethiopie», observe le site middleeasteye.net..
 
Même si elle est très vivante, cette culture n’est apparemment pas reconnue. «En dehors de leur couleur de peau et de leur implantation dans des régions bien spécifiques, les Afro-Iraniens ne sont pas différents des autres Iraniens. Ils se sentent iraniens et sont mal à l’aise quand on les interroge sur leurs racines», observe Mahdi Ehsaei.

L’histoire de l’esclavage
Ce malaise a sans doute un rapport avec les origines de cette communauté, liées à l’histoire de l’esclavage dans la région. Une histoire très méconnue, comme l’a expliqué à middleeasteye.net Behnaz Mirzai, professeure à l’université de Brock (Canada). Cette dernière est l’une des rares à avoir étudié la question.

Certaines sources font remonter ces origines à des commerçants portugais qui auraient amené, il y a 500 ans, des milliers d'Africains dans le sud de l'Iran. Entre le XVIIIe et le XXe siècle, «les négociants arabes du Golfe – sous la houlette du sultanat d’Oman, qui contrôlait de vastes régions bordant l’océan Indien – amenaient des esclaves en Iran depuis le nord et le nord-est du continent africain, notamment la Tanzanie (Zanzibar), le Kenya, l’Ethiopie et la Somalie», observe de son côté middleeasteye.net. Aujourd’hui, nombre de leurs descendants s’appellent al-Habasha, terme signifiant «Ethiopie» en arabe. 

Les esclaves «travaillaient surtout dans la pêche et l’agriculture, ou comme domestiques, nourrices, voire comme soldats dans l’armée.» Apparemment, les esclaves en Iran n’étaient pas exclusivement africains, rapporte l’universitaire. Parmi eux, on trouvait aussi des Géorgiens… et des Iraniens.

L’esclavage dans le pays a été officiellement aboli en 1828. Mais n’a été totalement interdit qu’en 1928.

Dans certains cas, notamment dans la province de Sistan-Balouchistan (extrême sud-est), les communautés d’origine africaine fonctionneraient selon un système de castes. On trouverait ainsi les Durzadehs qui se pensent supérieurs aux Ghulams (mot arabe d’origine persane signifiant «jeune corvéable») et aux Nukars, parce qu’ils seraient restés des hommes libres. Ces communautés évoluent ainsi «en marge du reste de la société et perpétuent un système rigide (…), qui laisse peu de possibilités de mobilité sociale», toujours selon middleeasteye.net.  

Vies afro-iraniennes, présentation d'un DVD de Behnaz Mirzai