Eclairage

Moyen-Orient

Les pays musulmans consomment-ils plus de pornographie?

Par Marc Taubert@GeopolisAfrique | Publié le 27/09/2016 à 09H44

Des manifestants contre corruption au Liban
Ces manifestants contre la corruption au Liban brandissent une pancarte de l'actrice X, Mia Khalifa, d'origine libanaise. Sur la pancarte est écrit: «il est vrai qu'elle pratique le sexe, mais elle est plus décente que vous.» © AFP

Certains classements montrent une surreprésentation de visites des sites adultes dans les pays arabes. Islam, conservatisme et tabous seraient un cocktail idéal qui favoriserait ce phénomène. Mais selon Shereen El Feki, auteure d’une enquête sur la sexualité dans la région, on ne peut pas démontrer cette spécificité régionale.


Six des huit pays les plus consommateurs de pornographie seraient des pays musulmans, selon un classement du webzine américain Salon.com qui cite des données Google. Le Pakistan serait ainsi en tête, suivi par l’Egypte. Dans le top également, l'Iran, le Maroc, l'Arabie Saoudite et la Turquie.
 
Ce classement peut être remis en cause (notamment parce que tous les internautes ne passent pas par Google pour consommer ces vidéos).
 
D’ailleurs, dans le classement fait par l’un des mastodontes du secteur, PornHub, aucun pays arabe n’arrive dans le top 20 des pages les plus visitées par pays.
 
Mais pour d’autres sites, il existe effectivement une spécificité régionale… qui tient au fait que certains sites porno sont plus populaires dans des régions du monde que d’autres. Ainsi, xnss.com et xvideos.com sont beaucoup plus visités que PornHub dans les pays arabes et apparaissent dans le top 20 des sites les plus visités.
 
Des spécificités dans les comportements
Une première particularité régionale est que les utilisateurs des pays du Golfe restent plus longtemps en moyenne sur une vidéo pour adultes que dans les autres pays. 

Durée vue d'une vidéo par pays
© thenextweb.com

Les Etats où la religion est très présente (islam, hindouisme en particulier) ont aussi un taux de rebond très fort. C’est-à-dire que les internautes ont tendance à ne regarder qu’une vidéo puis partent du site. Les auteurs de l’étude notent que «ce taux est le plus haut parmi les pays musulmans suggérant peut-être que les visiteurs vont sur le site et s’en vont rapidement à cause des risques pris».
 
Pays ayant taux rebond plus hauts
© thenextweb.com
 
Un contexte sociopolitique
«Il y a une grande frustration dans beaucoup de pays musulmans parce que le sexe ne se pratique pas avant le mariage. Et la moyenne d’âge du mariage augmente. Pour les hommes, c’est à environ 30 ans, et 20 ans pour les femmes», affirme Shereen El Feki, médecin, journaliste, auteure de l’ouvrage La Révolution du Plaisir contactée par Géopolis.
 
Après cinq ans d’enquête, elle a voulu aborder les questions de sexualité dans les pays musulmans, «dans un contexte où il existe beaucoup de tabous».
 
Pourtant, selon Shereen El Feki, ce ne fut pas toujours le cas. «Il y a eu des périodes où les pays musulmans avaient une vraie liberté sexuelle. Par exemple, la version originale des Mille et Une Nuits est très sexuelle. Nous avons une réelle histoire érotique.»
 
De nos jours, la situation n’est plus la même. «Les gens parlent beaucoup de sexe, mais ils le font en catimini», poursuit cette militante.
 
Cette actrice X vit aux Etats-Unis. Elle est née et a grandi au Liban et fut l'objet de nombreuses polémiques dans son pays natal en janvier 2015 lorsqu'elle a reçu un prix du site PornHub.

Perpétuation des traditions
On pourrait penser que cet accès à la pornographie occidentalise la sexualité des jeunes générations. Mais pour cette chercheuse, c’est le phénomène contraire.
 
«Ils s’éduquent sexuellement en consommant de la pornographie. Mais les mêmes tabous restent. Je connais, par exemple, une mère qui a découvert que des vidéos pour adultes étaient consultées sur l’ordinateur familial. Elle pensait que c’était son fils et voulait le sermonner. Mais c’était en fait sa fille, et là, c’était un véritable désastre pour elle.»
 
Selon Shereen El Feki, la pornographie peut même être utilisée pour justifier certaines traditions. «En Egypte, 67% des jeunes filles sont excisées. Dans ce pays, les hommes regardent beaucoup de vidéos porno, en particulier occidental. Du coup, certains disent que si l’on n’excise pas les jeunes filles, elles vont devenir comme les actrices porno! C’est donc un très mauvais aspect de la mondialisation…»
 
Etude site pornographique PornHub pour l'année 2015
© PornHub

L’islam contre la sexualité ?
Ce n’est pas ce que pense la chercheuse. Mais selon elle, il ne faut pas appliquer des schémas occidentaux à ces problématiques.
 
«La loi islamique est très complexe et peut évoluer. Par exemple, au Maroc, il y avait 800 avortements illégaux par jour. Aller vers une autorisation totale de l’avortement était impossible. Mais un changement lent est possible. Les autorités religieuses étaient évidemment contre disant que la loi islamique ne le permettait pas. Mais en réalité, il existe quatre écoles différentes, dont une qui autorise l’avortement sous certaines conditions. Le roi (Mohammed VI, NDLR), étant plutôt ouvert sur la question, a affirmé qu’il changerait la loi. Et en tant que chef religieux, il a imposé cette évolution.»
 
Enfin, à la question de savoir s’il existe une spécificité dans la consommation de sites pornographiques dans les pays musulmans, Shereen El Feki affirme que non. «Partout dans le monde, la consommation de sites pour adultes est forte. Et les effets négatifs sont partout les mêmes: cela n’aide jamais les relations, les couples et ce qu’est réellement la sexualité.»