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Liberia: George Weah pourra-t-il régler la question de la propriété de la terre?

Par Laurent Ribadeau Dumas@GeopolisAfrique | Publié le 22/02/2018 à 11H39

Le président Liberia George Weah lors son intronisation à Monrovia
Le président du Liberia, George Weah, lors de son intronisation à Monrovia, le 22 janvier 2018. © REUTERS/Thierry Gouegnon

«J'ai hérité d'un pays sans argent», a lancé le nouveau président libérien George Weah le 20 février 2017, au premier jour de sa visite officielle en France. Il aurait aussi pu dire un «pays sans terre»: d’immenses concessions ont été accordées sans réelle concertation à des multinationales. Concessions qui concernent près de 50% de la superficie totale du Liberia.


Dans son discours d’investiture, le 22 janvier, George Weah a promis à ses concitoyens d’établir «la clarté sur des questions fondamentales comme la propriété du sol». C'est à lui, le deuxième président libérien «indigène», que reviendra désormais de faire adopter une loi sur la propriété de la terre, élaborée en 2014. Une loi qu'Ellen Johnson Sirleaf, au pouvoir de 2006 à 2018, n'est pas parvenue à faire voter, malgré une ultime tentative en fin de mandat.

La question de la propriété de la terre hante ce pays d'Afrique de l'Ouest, petit (4,6 millions d’habitants) et très pauvre (PIB de 455,4 dollars par habitant en 2016). Historiquement, la terre a été accaparée par l'élite «américano-libérienne», descendante d’esclaves affranchis, qui domine l’Etat depuis 170 ans. A tel point que les guerres civiles, qui ont ravagé le Liberia pendant près de deux décennies (1985-2003), tué quelque 300.000 personnes et mis sur les routes deux millions de réfugiés, ont été «largement nourries par les conflits sur la terre», explique Reuters.

Anarchie foncière
Alors que la population est fragmentée en 18 groupes ethniques, les guerres n’ont fait qu’accentuer le problème du foncier. L’administration qui gère le registre des actes de propriété, est en complète déshérence. «Il n’est pas rare que deux personnes produisent des papiers donnant à chacun, croit-il, le droit de propriété sur un terrain», raconte le Christian Science Monitor. Dans ce contexte, «moins de 20% de toutes les terres du pays sont enregistrées», observe un document de l’Autorité foncière du Liberia (Liberia Land Authority). Une situation exacerbée par l’opposition entre droit coutumier et droit écrit.

Plantation palmiers à huile dans nord-ouest Liberia
Plantation de palmiers à huile, concession de la société malaisienne Sime Darby, dans le nord-ouest du Liberia le 10 décembre 2012. © ANNE CHAON / AFP

Depuis 2014, un projet de loi prévoit de «donner les droits de propriété aux communautés traditionnelles», qui, en général, ne bénéficient que de droits d'usage de la terre. Objectif: «réparer des injustices historiques». Mais pour l’instant, le texte est bloqué au Sénat. Après avoir été très amendé par l’Assemblée. A tel point que les organisations de la société civile craignent que le projet ne soit vidé de sa substance. Alors qu’il pourrait servir de modèles à nombre de pays africains.

Des concessions d’une durée de 63 ans
Dans ce contexte d’anarchie foncière, des concessions de plusieurs décennies ont été accordées ou renouvelées sous les mandats de Mme Sirleaf. Des entreprises comme le malaisien Sime Darby, géant mondial de l’huile de palme, ou son concurrent indonésien Golden Veroleum Liberia (filiale de l’indonésien Golden Agri-Resources) ont ainsi obtenu dans le sud-est du pays des concessions d’une durée de 63 ans. Aujourd’hui, ces contrats concernent près de la moitié de la superficie du pays, selon diverses estimations citées par l’AFP.

La population locale n'a pas eu eu son mot à dire. Et ignorent souvent les termes des contrats. C’est par exemple le cas à Gbah, village au nord de Monrovia, la capitale. En octobre, raconte un ancien de la localité, des ouvriers de Sime Darby, détenteur de la concession sur les terres alentour, ont planté le dernier espace inoccupé de la palmeraie à huile du conglomérat qui s'étend à perte de vue. Si les habitants avaient eu voix au chapitre, on trouverait sur cet emplacement une école ou un dispensaire.

Résultat: des tensions ont souvent dégénéré en émeutes ces dernières années. Comme comme en 2016 sur les plantations de Sime Darby, ou en 2015 sur celles de Golden Veroleum.

Le directeur de la plantation, David Parker, a assuré dans un mail à l'AFP que la compagnie rencontrait régulièrement le comité représentant les villageois. Il affirme que le conglomérat a versé, «en 2014 et 2017, des compensations de plus d'un million de dollars à quelque 1500 agriculteurs».

Déforestation au Liberia pour planter palmiers à huile
Déforestation en vue de planter des palmiers à huile dans le nord du Liberia le 28 avril 2016.  © MARCO LONGARI / AFP

Huile de palme
Le Liberia, et plus globalement l’Afrique de l’Ouest, sont des terres de prédilection pour l’huile de palme, originaire de la région, où elle utilisée depuis des milliers d’années. Mais les activités des multinationales, critiquées par des organisations écologistes locales, commencent à y être entravées en raison des incertitudes socio-économiques et politiques et de nouvelles lois environnementales. Même si Sime Darby a planté 10.000 hectares de palmiers à huile dans le pays entre 2009 et 2015, le groupe se plaint d’une réduction de ses activités. «Nous perdons de l’argent. Nous devons équilibrer nos comptes ou nous n’avons plus d’avenir» ici, s’est plaint David Parker à Reuters.

Pour autant, cette évolution ne règle pas fondamentalement la question de la terre. Les organisations de la société civile s'inquiètent en particulier de l'abus des «certificats tribaux», documents qui formalisent en principe l'accord d'un chef local pour céder une parcelle de terre. Le texte valide ces certificats «sans ou avec très peu de contrôle de leur régularité», déplore-t-on à l'ONG (d’origine américaine) Rights and Resources Initiative (RRI).

Tiendra, tiendra pas ses promesses?
L'annonce par George Weah, le 29 janvier 2018 dans son premier Discours sur l'état de la nation, de sa volonté de permettre à des étrangers d'acquérir des biens fonciers au Liberia, ne rassure guère les ONG sur la version finale de la loi. Pour ce faire, le nouveau président entend modifier la Constitution libérienne qui, pour l’instant, réserve le droit de propriété aux «seuls citoyens libériens». But évident: attirer davantage d'investisseurs internationaux.

De plus, les populations ne pourront exercer leurs nouveaux droits qu'à l'expiration des concessions en cours, soit souvent après plusieurs générations. «Nous devons respecter la sacralité et la légalité des accords signés», prévient le directeur exécutif de l'Autorité foncière Stanley Toe. George Weah président pourra-t-il tenir les promesses de Weah George candidat?