Libye: l’enfer des migrants victimes du trafic humain, vu par Narciso Contreras

Par Laurent Filippi | Publié le 21/10/2016 à 15H51

En septembre 2016, lors du festival Visa pour l'image, Narciso Contreras a reçu le prix Carmignac du photojournalisme pour son travail sur la Libye, «plaque tournante du trafic humain». Une exposition de son travail est présentée du 25 octobre au 13 novembre 2016 à l’Hôtel de l’Industrie à Paris.

Le prix Carmignac du photojournalisme, créé en 2009, récompense chaque année un reportage consacré aux violations des droits humains et à la liberté d'expression dans le monde. Pour cette septième édition, «le prix a couvert pour la première fois une zone de conflit armé», précise Emeric Glayse, directeur du prix Carmignac.

Le photojournaliste Narciso Contreras s’est rendu en Libye de février à juin 2016 (son premier voyage dans le pays date de 2014) pour suivre l’exil de milliers d’Africains vers l’Europe. Pour nombre d’entre eux, la traversée de ce pays est un véritable calvaire en raison des trafics humains.

«J’ai commencé à photographier les centres de détention libyens en 2014 mais c’est lorsque je suis arrivé sur la côte nord-ouest de la Libye que le projet a commencé à évoluer. J’ai insisté pour avoir accès aux centres (de détention, Ndlr) aussi souvent que possible, deux ou trois visites séparées dans chaque centre, à raison de trente minutes à une heure à chaque fois. Ma présence gênait les milices responsables (de ces structures, Ndlr) et j’ai parfois dû faire marche arrière lorsque j’ai senti que ma propre sécurité était compromise», raconte le photographe.

«Le véritable visage de la crise humanitaire apparaît lorsque l’on s’éloigne du protocole médiatique imposé par Tripoli. Dès lors, vous voyez des milliers de migrants illégaux pris dans la spirale du marché humain dirigée par des milices et des groupes armés privés en lien avec des réseaux mafieux (…) (Le prix Carmignac, Ndlr) m’a permis d’avoir le temps et les ressources nécessaires pour poursuivre mon travail sur le terrain, et trouver un moyen de, finalement, me faufiler derrière les barrières», poursuit le photographe.

Narciso Contreras, né en 1975 à Mexico, est un photographe documentaire. Ses reportages portent essentiellement sur la question du coût humain lors des conflits et des guerres: guerre ethnique en Birmanie, guerre oublié au Yémen, coup d’Etat à Istanbul, conflit de Gaza, révolution militaire en Egypte, guerre en Syrie, conflit tribal en Libye...

Son travail a été récompensé par les prix Pulitzer et Pictures of the Year International. Il collabore à des dizaines de médias : The Guardian, The New York Times, Paris Match, National Geographic, l’agence Associated Press, la chaîne Al Jazeera… Ainsi qu’avec des ONG comme Médecins sans frontières.

«Le photojournalisme traverse une crise économique en même temps qu’il affronte une violence parfois débridée sur les lieux de reportage. Le photojournalisme doit être défendu: Reporters sans frontière (RSF) est depuis plus de trente ans aux côtés des photographes et se félicite de l’engagement de la Fondation Carmignac, qui contribue, par ce Prix, à donner un nouveau souffle à ce métier essentiel qui ouvre les yeux et les consciences de nos sociétés sur les violences du monde. Après tout, comme le disait un rédacteur en chef célèbre, ‘‘dans les magazines, on regarde les articles et on lit les photos’’», ajoute Christophe Deloire, secrétaire général de RSF.

Une monographie de ce reportage est publiée aux Editions Skira.

  • «Selon mes informations venant notamment mission l'Onu en Libye
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    «Selon mes informations, venant notamment de la mission de l'Onu en Libye,

    le pays, peuplé de 6 millions d'habitants, serait traversé en permanence par 3 millions d’étrangers. On a tendance à penser que la Libye n'est qu'un pays de transit vers l'Europe... C'est faux. 60% des migrants qui y entrent ne souhaiteraient pas traverser la Méditerranée. Ils sont venus pour travailler en Libye, comme l'ont fait avant eux leurs pères ou leurs aînés», raconte Narciso Contreras. © Narciso Contreras

  • Beaucoup viennent d’Égypte Ghana Niger Soudan Tchad.
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    Beaucoup viennent d’Égypte, du Ghana, du Niger, du Soudan et du Tchad.

    Ils travaillent sur des chantiers comme manœuvres, maçons ou manutentionnaires. D’autres sont domestiques chez des particuliers. Mais tous sont confrontés au racisme et à la violence. Les Libyens n’hésitent pas appeler les Noirs «Ibeid», littéralement «petits esclaves». Les nationaux à la peau sombre sont traités comme des citoyens de seconde zone. «La situation est très tendue entre ces migrants et les Arabes libyens qui ne se considèrent pas comme Africains», précise le photographe. © Narciso Contreras

  • Ceux venus Côte d’Ivoire d’Érythrée Gambie Nigeria ou Somalie
    03 /11
    Ceux venus de Côte d’Ivoire, d’Érythrée, de Gambie, du Nigeria ou de Somalie

    ne font que traverser le pays en quête d’une vie meilleure de l’autre côté de la Méditerranée. Au total, ils seraient un million à vouloir gagner l’Europe. Le gouvernement d'union nationale, formé en janvier 2016, a mis en place un service chargé de la lutte contre les trafics. Et un ministère chargé de la lutte contre l’immigration illégale a été constitué. Mais l’aide proposé aux migrants se résume souvent à les envoyer en prison. © Narciso Contreras

  • Quant aux centres rétention dépendant ministère l'Intérieur
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    Quant aux centres de rétention dépendant du ministère de l'Intérieur,

    ils sont sous la coupe des trafiquants. Narciso Contreras s'est rendu dans le plus important, à Zaouïa, dans le nord-ouest du pays. Deux mille personnes y sont entassées. «J'ai vu ceux qui réclamaient à manger, se faire frapper à coups de bâton. J'ai aussi vu des corps que les miliciens jetaient à la mer.  Sans doute des prisonniers qui leur avaient résisté… Une fois arrêtés, tous ces gens doivent payer pour être libérés… Ils travaillent donc gratuitement pendant un temps indéfini. Cela s’appelle de l’esclavage», s’emporte Narciso Contreras. Même ceux qui ne sont pas enfermés peuvent se retrouver victimes des trafiquants.  © Narciso Contreras

  • Depuis chute dictateur Mouammar Kadhafi en 2011
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    Depuis la chute du dictateur Mouammar Kadhafi en 2011,

    la violence et le chaos règnent dans le pays. La production de pétrole a chuté. Le gouvernement d’unité nationale, créé sous l’égide de l’ONU, n’arrive toujours pas à faire régner l’ordre. Quelque 200.000 miliciens, trafiquants de marchandises, d’armes, ou pire d’êtres humains, font régner la terreur. Un trafic lucratif qui rapporterait plus de 300 millions par an. La plupart de ces trafiquants sont des Toubous, une population que Kadhafi avait déchue de sa citoyenneté. Ces derniers contrôlent les postes-frontières dans le sud de la Libye, l’un des principaux endroits que les migrants utilisent pour entrer et sortir du pays. «À Sebha, la principale milice est celle des ‘‘Fils de Suleiman’’. S’ils arrivent tout au nord, jusqu’au port de Sabratha, ils ont affaire à la milice AMO». explique le photoreporter dans Paris Match © Narciso Contreras

  • Pendant l’été 2016 Amnesty international a sorti rapport
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    Pendant l’été 2016, Amnesty international a sorti un rapport

    sur le sort tragique des réfugiés et des migrants d’Afrique subsaharienne qui fuient la guerre, les persécutions et la pauvreté. Ils sont rackettés par les passeurs. Vendus à des trafiquants, à des bandes criminelles ou à Daech. Qui demandent aux chrétiens de se convertir, les menaçant en cas de refus de les tuer. D’autres sont arrêtés dans la rue, au travail ou kidnappés directement dans les maisons des passeurs puis enfermés dans des entrepôts avant d’être vendus. L’argent des passeurs sert aussi au trafic d’armes dans l’ensemble de la zone sahélo-saharienne où se trouve le groupe djihadiste nigérian Boko Haram, lié à l’Etat islamique, selon Jean-Yves Le Drian, le ministre français de la défense.   © Narciso Contreras

  • Leur calvaire commence dès frontière
    07 /11
    Leur calvaire commence dès la frontière

    où les milices réclament 250 dinars libyens (150 euros) à tous les entrants. Les passeurs affirment leur offrir un service global d’hébergement, d’acheminement vers la mer et d’embarquement sur un canot. Nombre de migrants n’en profiteront pas car le pire est à venir. Car le désordre qui règne dans le pays et la guerre entre milices pour le contrôle de ce juteux marché conduit à des enlèvements fréquents. Violences, actes de torture, sévices sexuels, viols filmés (les bourreaux menacent d’envoyer les vidéos aux familles pour extorquer de l’argent), assassinats sont le lot quotidien que les migrants, hommes et femmes subissent, lors de leur périple. © Narciso Contreras

  • Les femmes payent lourd tribut.
    08 /11
    Les femmes payent un lourd tribut.

    Et être en couple ne leur assure pas forcément la sécurité. «Dans le désert, j’ai été violée sous les yeux de mon mari qui devait applaudir en disant “miya miya” [expression d’assentiment], sinon il était battu. Les ravisseurs avaient fait allonger toutes les femmes et nous violaient chacune notre tour», raconte Reine, une Camerounaise de 27 ans citée par Le Monde. D’autres témoignages confirment l’horreur que les femmes subissent. «Des hommes vous diront que certaines femmes sont consentantes. J’ai vu des femmes se prostituer pour un jus de fruits ou un peu plus à manger», raconte un jeune Erythréen emprisonné pendant une longue période. «Mais on avait tellement faim en prison que je ne condamne pas ce sexe de survie», ajoute-t-il.    © Narciso Contreras

  • «Démente elle ne semblait pas consciente ce qui se passait autour d'elle.
    09 /11
    «Démente, elle ne semblait pas consciente de ce qui se passait autour d'elle.

    Elle parlait anglais couramment, s'exprimait avec beaucoup de douceur, mais elle était incapable de me dire d'où elle venait, comment elle était arrivée là, ni depuis combien de temps», raconte Narciso Contreras. Après plusieurs naufrages, entre le 8 et le 17 juin 2016, qui ont coûté la vie à plus de 800 migrants, 226 dépouilles ont échoué sur les plages de Surman et de Sabratha. Parmi elles, le photographe a compté 26 femmes. Toutes étaient enceintes. (…)«Ils les violent pour les mettre enceintes puis les envoient en Europe, entre le cinquième et le septième mois. Ils pensent que les garde-côtes répugneront à renvoyer en Libye celles dont la grossesse est trop avancée» raconte le photographe. © Narciso Contreras

  • «Les autorités libyennes doivent agir toute urgence
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    «Les autorités libyennes doivent agir de toute urgence

    pour rétablir l’Etat de droit et protéger les droits des réfugiés et des migrants. Le gouvernement d’union nationale, soutenu par la communauté internationale, s’est engagé à respecter et défendre les droits humains. Il est tenu d’amener les auteurs de ces crimes graves à rendre des comptes», déclare Amnesty International. «Le non-droit et la prolifération de milices et de groupes armés rivaux démultiplient les risques auxquels sont exposés les réfugiés et les migrants en Libye. Le gouvernement d’union nationale doit faire cesser les atteintes aux droits humains perpétrées par ses propres forces et les milices alliées. Il doit aussi veiller à ce que personne ne puisse continuer à commettre de graves violations, y compris de possibles crimes de guerre, en toute impunité. Et cela vaut également pour les membres de groupes armés», a déclaré Magdalena Mughrabi, directrice adjointe par intérim du programme Moyen-Orient et Afrique du Nord d’Amnesty International.  © Narciso Contreras

  • «La communauté internationale doit soutenir Cour pénale internationale
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    «La communauté internationale doit soutenir la Cour pénale internationale,

    qui exerce toujours sa compétence en Libye, pour lui permettre d’enquêter sur les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité. Et toutes les parties au conflit doivent coopérer dans le cadre de l’enquête de la CPI (...). L’UE devrait moins s’attacher à maintenir les migrants et réfugiés à l’extérieur de ses frontières qu’à trouver des itinéraires sûrs et légaux permettant à celles et ceux qui sont pris au piège en Libye de se mettre à l’abri. Sauver des vies doit être prioritaire, ce qui signifie qu’il faut déployer des ressources suffisantes aux bons endroits pour éviter de nouveaux drames», ajoute Magdalena Mughrabi. «Je compte sur la communauté internationale pour faire pression sur les autorités libyennes afin qu’elles dénoncent les responsables» de ces crimes, conclut Narciso Contreras © Fondation Carmignac