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Libye: l’Italie en désaccord avec la France sur le calendrier de sortie de crise

Par Alain Chémali avec AFP@GeopolisAfrique | Publié le 13/09/2018 à 17H20

Fayez al-Sarraj Elisabetta Trenta
La ministre italienne de la Défense, Elisabetta Trenta (G), reçue par le chef du gouvernement d'union nationale de la Libye, Fayez al-Sarraj, dans son bureau à Tripoli, le 24 Juillet, 2018.  © str / AFP

Alors que les violences se poursuivent à Tripoli malgré un cessez-le-feu de façade, le fossé se creuse entre la France et l’Italie sur la solution élaborée avec l’ONU. Le chef de la diplomatie italienne a exprimé son désaccord sur la date du 10 décembre pour la tenue d’élections générales dans le pays. Une opinion partagée par Fayez al-Sarraj, le chef du gouvernement internationalement reconnu.


Tirs de roquettes dans le secteur de l’aéroport de Mitiga, le seul à desservir encore Tripoli, brève reprise des combats au sud de la capitale dans la nuit du 11 au 12 août et attaque contre le siège de la Compagnie Nationale de pétrole en plein centre ville, revendiquée par l’Etat islamique, le cessez-le-feu entre milices rivales de tripolitaine ne tient plus qu’à un fil.
 
Rome veut «reconsidérer» la date des élections en Libye
Sur fond de chaos incontrôlable, les escarmouches diplomatiques opposant jusque là la France et l’Italie sur le terrain libyen ont pris la tournure d’une opposition déclarée.
 
«Nous sommes en désaccord avec la position du gouvernement français, qui soutient que les élections en Libye doivent se tenir le 10 décembre», a déclaré le chef de la diplomatie italienne, Enzo Moavero Milanesi, devant les commissions des Affaires étrangères du Sénat et de la chambre des députés.
 
Selon des propos rapportés par la presse italienne, il estime en effet que cette date doit être «reconsidérée» en attendant que les conditions pour la tenue de ces élections soient réunies.
 
«Nous ne cherchons certainement pas querelle avec la France», a-t-il temporisé, se sentant obligé d’ajouter qu’il avait «quelques points de vue en commun» avec son homologue français Jean Yves Le Drian.

Une série de banderilles contre le plan français
Mais cette nouvelle charge contre le plan de sortie de crise proposé par la France et agréé en mai 2018 par les factions libyennes rivales réunies à Paris avait été précédée de plusieurs banderilles.
 
Fin juillet, la ministre italienne de la Défense Elisabetta Trenta avait dénoncé les «ingérences étrangères» en Libye et indiqué ne pas croire qu'une «accélération du processus électoral puisse apporter la stabilité».
 
Début septembre, le ministre italien de l'Intérieur et dirigeant d'extrême droite Matteo Salvini avait critiqué le rôle de la France dans le chaos libyen: «Ma crainte, c'est que quelqu'un, pour des motifs économiques nationaux, mette en péril la stabilité de toute l'Afrique du Nord et par conséquent de l'Europe.»
 
«Je pense à quelqu'un qui est allé faire la guerre alors qu'il ne devait pas le faire. A quelqu'un qui fixe des dates pour les élections sans prévenir les alliés, l'ONU et les Libyens», avait-il lancé dans une allusion plus que transparente à la France.
 
La remise en cause par Rome du calendrier électoral est intervenue le jour même où l’ambassadeur français à l’ONU, François Delattre, estimait «essentiel» d’organiser les scrutins législatif et présidentiel à la date du 10 décembre arrêtée en mai à Paris.

La stratégie italienne du cavalier seul  
Elle illustre la volonté de l’Italie d’organiser une conférence sur la Libye au cours de la première quinzaine de novembre en Sicile. Une île symbolisant «la main tendue au-dessus de la Méditerranée», selon la formule de Moavero Milanesi.
 
Dans cette stratégie du cavalier seul, l'Italie a en tout cas reçu le soutien tacite du chef du Gouvernement d’union nationale à Tripoli, reconnu internationalement, qui juge irréaliste la tenue de telles élections.
 
«On ne peut pas voter avec une telle instabilité dans la rue. Il est nécessaire que tout le monde accepte le résultat du scrutin. Il nous faut des règles communes», a déclaré Fayez al-Sarraj au quotidien italien Corriere della Serra.
 
Pour le Premier ministre libyen, outre la multiplication des affrontements entre milices, il ne peut y avoir d’élections tant que la nouvelle Constitution n’a pas été approuvée. Et si elle ne l’est toujours pas, a-t-il déploré, c’est à cause de l’inertie du Parlement de l’Est libyen basé à Tobrouk.
 
Il est vrai que Fayez-al-Sarraj entretient des relations étroites avec l’Italie, alors que son rival, le Maréchal Khalifa Haftar, surnommé l’homme fort de l’Est, est considéré comme proche de la France et de l’Egypte.