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Lycéennes enlevées au Nigeria: l'affaire qui met le pouvoir sous pression

Par Laurent Ribadeau Dumas@GeopolisAfrique | Publié le 02/05/2014 à 11H24

Manifestation à Abuja Nigeria
Des femmes manifestent à Abuja, capitale du Nigeria, le 30 avril 2014. Elles demandent une intervention plus efficace des forces de sécurité pour retrouver les quelque centaines de lycéennes enlevées à Chibok (nord-est).   © Reuters - Afolabi Sotunde

Des centaines de personnes ont manifesté le 1er mai 2014 à Chibok (nord-est du Nigeria) et à Abuja (la capitale du pays) pour dénoncer l’incapacité des autorités à retrouver la trace des centaines de lycéennes enlevées dans la localité par des islamistes. Une affaire qui semble révélatrice des maux dont souffre le Nigeria; l'impuissance du pouvoir, l’incurie et la corruption.

Cet enlèvement s’est produit le 14 avril dans l’Etat de Borno (nord-est), région ravagée depuis cinq ans par les attaques du groupe islamiste Boko Haram, dont le nom signifie «l'éducation occidentale est un péché» en langue haoussa. Au moins 1500 personnes ont été tuées dans la région au cours des trois premiers mois de 2014, selon Amnesty International.

L’affaire des lycéennes met cruellement en lumière les flottements des autorités. Flottements qui se font notamment sentir dans les chiffres qui circulent à propos du nombre de jeunes filles enlevées. Ainsi, selon les responsables de l'Etat de Borno, 129 élèves âgées de 11 à 16 ans ont été enlevées de nuit dans un dortoir de leur lycée par des hommes armés qui les ont emmenées à bord de camions. 52 d'entre elles ont ensuite retrouvé la liberté. Mais les habitants de Chibok, et notamment la directrice du lycée, affirment de leur côté qu’en fait, 230 élèves ont été enlevées et que 187 d'entre elles sont toujours en captivité. Dans un premier temps, le gouvernement avait affirmé que toutes avaient été libérées, à l’exception de huit toujours détenues.

Conséquence : les familles jugent sévèrement l’attitude du pouvoir. Et vont parfois jusqu’à parler d’«indifférence». Elles disent avoir perdu confiance dans l’opération de secours menée par les services de sécurité.
 
«Le fait que les ravisseurs aient pu circuler pendant deux semaines à bord de grands convois avec leurs otages sans avoir été repérés par les militaires est incroyable. Des militaires qui, dans le même temps disent mener des recherches jour et nuit pour retrouver les filles», explique le chef du conseil des anciens de Chibok, Pogo Bitrus, cité par le Washington Post.

Dans ce contexte, les familles se sont organisées pour pallier les défaillances officielles. Elles se sont cotisées pour acheter de l’essence et ont lancé leurs propres recherches. Au cours de ces opérations, «nous n’avons croisé aucun soldat», rapporte un habitant cité par France 24.

Prières
«On trouve peu de pays où les dirigeants restent aussi silencieux après une tragédie de ce genre. Jusqu’ici, le secrétaire aux Affaires étrangères britannique William Hague a davantage évoqué l’affaire de Chibok que le président nigérian Goodluck Jonathan», constate la BBC. Une affaire qui montre «l’impuissance» (dixit le Washington Post) de ce dernier et de son administration.
 

Des mères parents jeunes filles enlevées à Chibok 22-4-2014
Des mères et des parents des jeunes filles enlevées lors d'une rencontre avec le gouverneur de l'Etat de Borno.à Chibok (nord-est du Nigeria) le 22 avril 2014. © Reuters - Stringer

«L’opinion a attendu en vain de la présidence une décision d’agir efficace, en dehors de l’habituel ‘‘Nous condamnons cet acte’’»,  explique l’écrivain Victor Ehikhamenort, cité par le site de la radio-télévision publique britannique. Dans le même temps, il accuse Goodluck Jonathan, un chrétien, de surtout compter «sur les prières pour résoudre les carences des services de sécurité». A ses yeux, la religion serait utilisée à des fins politiques. «Le Nigeria est un pays où la spiritualité joue un grand rôle. Les dirigeants actuels et leurs prédécesseurs le savent et manipulent ce sentiment», estime-t-il, cité par la BBC. Et d’ajouter : «On attend que Dieu résolve concrètement tous les problèmes qui minent ce pays, que ce soit le terrorisme, la corruption ou la rénovation des infrastructures délabrées».

Corruption
Au-delà des contingences spirituelles, le problème est très terre-à-terre. Notamment pour les policiers «travaillant dans des conditions difficiles (…) et payés des clopinettes», rapporte le site du journal nigérian Premium Times. Un problème qui «nourrit la corruption», ajoute la même source. Et ne facilite pas forcément la motivation de ceux qui luttent contre Boko Haram…

Le budget alloué aux missions de sécurité est de 6 milliards de dollars (4,3 milliards d’euros), le double du budget de l’éducation, selon la BBC. «Le budget de la défense augmente mais, visiblement, cela ne se traduit pas des meilleurs équipements et des personnels mieux formés. Dans ce contexte, on se demande si les ressources dégagées sont effectivement utilisées à bon escient», explique un expert, cité par la télévision publique britannique. Autrement dit : où va l’argent ?  

Un gouvernement infiltré par les islamistes ?
Autre fait troublant : selon le témoignage d’un militaire cité par le Guardian, les moindres faits et gestes des services de sécurité sont connus à l’avance des militants de Boko Haram. «Nous savons où ces jeunes filles sont détenues. Mais à chaque fois que nous lançons une opération, nous revenons bredouilles. Il y a certainement quelqu’un de haut placé dans la hiérarchie qui fournit des informations» aux islamistes, affirme le soldat. En 2012, Goodluck Jonathan avait lui-même reconnu que ces derniers disposaient de «soutiens secrets» au sein du gouvernement.
 
Pour autant, cette fois, les pouvoirs publics pourraient avoir à rendre des comptes. Car l’enlèvement des lycéennes est celle qui a le plus bouleversé l'opinion publique depuis le début de l'insurrection de Boko Haram.

«Nous sommes pauvres et sans aucune influence et nous pensons que cela explique pourquoi le gouvernement ne s'intéresse pas à nos filles», explique le père de l’une des captives. «Mais nous espérons que si les Nigérians, riches et pauvres, haussent la voix de toutes parts, cela poussera le gouvernement à réfléchir à la meilleure façon d'agir pour libérer nos filles». Le pouvoir nigérian est-il en train d’apprendre à ses dépens ce que pression populaire veut dire? 

Vidéo AFP mise en ligne le 30 avril 2014