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Madagascar: il n'y a pas de trafics d'organes, mais de la pédophilie

Par Laurent Ribadeau Dumas@GeopolisAfrique | Publié le 07/10/2013 à 09H32

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Deux enfants récoltant des matériaux dans un dépotoir à Antananarivo, capitale de Madagascar, le 19-3-2009. © Reuters - Siphiwe Sibeko

Trois hommes, un Français, un Italien et un Malgache, ont été tués le 3 octobre 2013 par une foule en colère à Nosy Bé, île touristique de Madagascar. La population locale les accuse d’avoir enlevé et mutilé un enfant dans le cadre d’un trafic d’organes. Pour l’instant, rien ne corrobore un tel trafic. Sont avérés en revanche de nombreux cas de pédophilie.

Les rumeurs sont nées après les déclarations des gendarmes locaux. «Le corps sans vie du garçon de 8 ans (…) a été retrouvé» sans ses organes génitaux et sans langue, a affirmé un responsable. Deux vazahas (étrangers européens en langue malgache) ont ensuite été soupçonnés «d’être les auteurs de ce meurtre et de se livrer au trafic d’organes», selon la même source. Celle-ci n’a pas indiqué si «le trafic d’organes» était d’origine médicale ou lié à des pratiques locales de sorcellerie.

Selon la police, les deux étrangers auraient avoué le trafic après avoir été torturés par les émeutiers. «On attend l’autopsie de l’enfant», souligne le correspondant de France 24 à Madagascar, Bilal Tarabey. Il faut donc être d’une extrême prudence sur ces rumeurs de trafic : «Aucune preuve tangible» ne les confirme pour l’instant, ajoute le journaliste. Celui-ci reste également circonspect face aux informations véhiculées par les médias régionaux.

Les propos du journaliste sont confirmés par d’autres Français sur place. «Ces histoires de trafic d’organes ne sont que des rumeurs. Le corps de l’enfant a été retrouvé sur la plage après avoir été ramené par la mer. Il était habillé», explique l’un d’entre eux, interviewé par Le Parisien.

Une prostitution des enfants «omniprésente»
Depuis plusieurs semaines, les habitants de Nosy Be ont constaté plusieurs cas de disparitions d’enfants, neuf selon la rumeur.

«S’il y a une chose avérée à Madagascar, ce sont les cas de pédophilie», rapporte Bilal Tarabey. La prostitution des enfants est confirmée par l’ONU et des ONG. Un phénomène «omniprésent» qui a explosé depuis 2009 au point de se «banaliser», a constaté sur place la rapporteure spéciale des Nations Unies, Najat Maalla M’jid. Lors d’un déplacement en juillet 2013, celle-ci a dénoncé l’impunité de ces crimes en partie associés au tourisme. Les plages de Nosy Be et leurs eaux cristallines, ainsi que celles des îles des environs, sont la principale destination touristique de Madagascar.

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Quelque part sur l'île de Nosy Bé (22-9-2011). © AFP - Photononstop - Nicolas Thibaut

«Pour moi, le constat [de pédophilie, NDLR] est alarmant. J’ai été dans les rues, de jour comme de nuit, j’ai été dans les discothèques, j’ai été dans les bars. Partout, partout, vous avez une prostitution des filles mineures. Vous avez des gamines qui ont moins de treize ans !», a-t-elle expliqué, cité par RFI.

L’ampleur réelle du phénomène «reste difficile à déterminer, du fait, entre autres, de la résistance au signalement et de la crainte de représailles», constate Najat Maalla M’jid dans un communiqué. Effectivement, les chiffres officiels manquent. Pour l’association ECPA, qui a étudié la prostitution enfantine notamment à Nosy Bé, celui-ci toucherait quelque 1200 enfants.

La loi malgache prévoit pourtant des sanctions très lourdes contre les auteurs de crimes impliquant les mineurs tels que trafic, pornographie, prostitution. Mais son application fait défaut. La rapporteure de l’ONU évoque ainsi «la déficience de l’Etat malgache». Pour elle, la lutte contre la pédophilie n’est pas uniquement une question de moyens. «Il y a des policiers, des gens qui travaillent, il y a des associations qui arrivent jusqu’à arrêter des individus qui sont ensuite relâchés», explique-t-elle, citée par RFI.

Une grave crise politique
De fait, les carences de l'Etat sont patentes dans de nombreux secteurs. Carences liées à une grave crise politique depuis 2009. Aujourd’hui, Madagascar se retrouve gouvernée par un régime de transition non élu. Dans ce contexte, certains ont tiré leur épingle du jeu, ce qui a favorisé l'émergence d'une classe de nouveaux riches. Laquelle fait le bonheur des nouveaux supermarchés de la capitale. Mais la situation économique s'est beaucoup détériorée pour le reste de la population. La précarité des familles les plus vulnérables s'est accrue, de même que la déscolarisation des enfants. Ce qui ne peut qu’accroître leur exploitation sexuelle.

L’incertitude politique accroît les tensions. «La période électorale, qui sera marquée, le 25 octobre, par le premier tour des élections présidentielles et, le 20 décembre, par le second tour des élections présidentielles et les élections législatives, est susceptible d’avoir une incidence sur le niveau d’insécurité», précise le site du ministère des Affaires étrangères, qui déconseille aux Français de se rendre à Nosy Bé.

Les lynchages publics ne sont pas rares à Madagascar. Des voleurs présumés ou des conducteurs impliqués dans des accidents mortels ont récemment été lynchés et brûlés vifs. Les foules n'hésitent pas non plus à attaquer les commissariats ou gendarmeries pour essayer d'en extraire les criminels présumés et les lyncher.

Madagascar: la lutte contre le tourisme sexuel

France Ô, 21-6-2011