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Maghreb: hommage à Charles Aznavour, chanteur d'une France «terre d’accueil»

Par Laurent Ribadeau Dumas@GeopolisAfrique | Publié le 02/10/2018 à 14H51, mis à jour le 02/10/2018 à 20H18

Charles Aznavour au festival Carthage en Tunisie 21 juillet 2008
Charles Aznavour au festival de Carthage en Tunsie, le 21 juillet 2008 © FETHI BELAID / AFP

Peu de journaux d'Afrique subsaharienne avaient eu le temps de réagir, le 2 octobre 2018 au matin, au décès de Charles Aznavour. En revanche, dans la presse du Maghreb, les réactions se sont multipliées. Le chanteur s’était produit dans la région dès les années 50. Et il y était visiblement très apprécié.


«C’est au Maroc qu’il portait énormément dans son cœur, que Charles Aznavour connaît son premier succès en 1953. En effet, alors qu’en France il chante dans l’indifférence générale, Casablanca lui réserve un accueil et un triomphe sans pareil», rapporte le site marocain lesiteinfo. Qui rappelle que «son talent ne sera in fine reconnu à tout jamais qu’en décembre 1960»… En clair: les Marocains ont été des précurseurs.

Le talent d’un géant de la chanson, titre de son côté le quotidien algérien El Moudjahid. En Algérie, les réactions sont particulièrement nombreuses. «Hormis la célébrité de Charles Aznavour (…) depuis les années 1950 et jusqu’à aujourd’hui, il demeure lié et relié» à ce pays, écrit son confrère El Watan. A tel point qu’il «était prévu pour un immense concert à Alger pour 2019», croit savoir le site dia-algerie.com.

«Il ne s’est pas produit (dans le pays) depuis les années 1970, son spectacle qui était prévu le 31 janvier 2008 avait été annulé», poursuit le site. Une annulation faite à la demande des services secrets français qui craignaient un attentat lors du concert, avait affirmé rue89. Le chanteur avait alors fait état de sa frustration et de sa déception.

«La Bohème» en kabyle avec le chanteur Idir
«Les Algériens se souviendront de cet artiste de grand talent, ambassadeur de la chanson française, qui avait en 2017 chanté en duo avec Idir La Bohème en kabyle», rapporte l’agence Algérie Presse Service qui caractérise joliment Aznavour de «crooner à l’air de "poème"». Le duo avait été formé à l’occasion de la sortie d’un album d’Idir, intitulé Ici et ailleurs, comme le rapporte El Watan. Charles Aznavour avait apparemment connu le chanteur d’expression amazighe par l’intermédiaire de son gendre (mari de sa fille Katia, NDLR), l’acteur et producteur Jean-Rachid Kallouche, cousin de Faudel.


Kallouche «lui a fait écouter une de mes chansons, Lettre à ma fille. Cela l’a bouleversé. Un père qui parle à sa fille de valeurs universelles, de religion, d’islam, de tolérance…», a raconté Idir à El Watan. «Il était à la recherche de lui-même. Il me parlait souvent d’islam… Au début, il était partagé entre le judaïsme et le christianisme. J’ai mis cela sur le compte de quelqu’un qui est mondialement connu et qui se cherche une voie. (…) Il m’a dit : "Je ne sais pas. Je crois que l’islam est une voie possible." Moi, je ne lui ai dit ni oui ni non. Parce que ce n’est pas à moi de juger ou de faire du prosélytisme. Ce n’est pas mon "truc" (rire)… Mais Charles Aznavour me surprendra en me disant : "On fait ce duo à condition que je chante en kabyle".»  

Au festival de Carthage
Charles Aznavour avait également l’air très apprécié en Tunisie où il s’était notamment produit en juillet 2008, lors de la 45e édition du Festival international de Carthage. Il avait alors expliqué à la presse locale qu’«un gala en Afrique du Nord revêt une valeur affective pour moi». A la fin de la soirée, l’artiste avait ainsi chanté une chanson pour sa petite-fille Leila, fille de Katia Aznavour et de Jean-Pierre Kallouche. Chanson suivie par une autre, déjà interprétée lors d’un récital dans le parc de Belvédère à Tunis en 1955.

«Ma carrière s’est faite après mon premier voyage en Afrique du Nord», confirmait Aznavour dans la même interview. A la question de savoir quel plateau il avait concocté à l’intention du public tunisien (qu’il qualifiait d’«ouvert, cultivé et mélomane»), il répondait  «J’interpréterai la plupart des chansons qu’on attend toujours. Mon programme est toujours établi à l’avance». Il ajoutait: «L’essentiel, c’est d’adapter les chansons aux faits d’époque, d’aller vers les diverses sensibilités» du public.

Charles Aznavour chantant avec sa fille Katia au Festival Carthage en 2008

Charles Aznavour chantant avec sa fille Katia au Festival international de Carthage en 2008 © FETHI BELAID / AFP


«L’idole d’une nouvelle génération issue de l’immigration»
Sa sensibilité «aux faits d’époque», c’est d’ailleurs ce que retient El Watan. En 2015, lors de la crise des réfugiés en Europe, «Charles Aznavour avait dénoncé la position officielle de la France, qui refusait d’accueillir quelques-uns d’entre eux». Et le journal de citer ses propos: «Il faut aider les gens. Mes parents sont venus comme ça, les parents de mes amis sont venus comme ça (…). Les juifs, les Polonais, les Italiens ont traversé les Alpes les pieds nus, les Espagnols, les Russes», avait-il notamment dit.

«Charles Aznavour a chanté également la vie dure et taciturne des immigrés. Lui-même fils d’immigré arménien, il n’a jamais oublié d’où il est venu et à quelle couche sociale il appartenait. Dans sa chanson Les Emigrants, Aznavour décrit la vie dure des millions d’hommes obligés de quitter leur pays et leur famille à la recherche d’une vie meilleure», écrit par ailleurs le journal algérien.

«Aznavour, c’était la France internationaliste, terre d’accueil, qui sait enseigner aux enfants de la République les valeurs fondamentales, mais aussi le charme, le romantisme, et une sorte de légèreté en équilibre constant entre le Nord introverti et le Sud extravagant. Charles Aznavour fut d’ailleurs l’idole d’une nouvelle génération issue de l’immigration», observe La Presse de Tunisie. «En matière de métissage musical, Charles Aznavour est un précurseur. "Je me suis intéressé à tous les styles de musique, je suis fier d’avoir été en quelque sorte le premier à en faire en France. C’est pour ça que j’ai eu du succès dans les pays du Maghreb, chez les juifs, les Russes"», poursuit le quotidien tunisois. Qui précise qu’Aznavour chantait en «six langues»