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Maïdan rate son anniversaire, l'Ukraine reste enlisée dans le conflit

Par Miriam Palisson@GeopolisFTV | Publié le 01/03/2016 à 13H38

Maïdan deux ans après
En attendant la cérémonie en mémoire des «Cent Héros célestes» morts en 2014 lors des manifestations contre le président Viktor Ianoukovitch. 
© Oleg Pereverzev / NurPhoto / AFP

L'Ukraine vient de commémorer la répression contre les manifestants du Maïdan de février 2014. Le mouvement qui voulait le départ du président Ianoukovitch et un rapprochement avec l'Union européenne a débouché sur l'interminable conflit que l'on sait avec le voisin russe. Deux ans et deux accords de Minsk plus tard, où en est-on ?


A Kiev, sur la place de l'Indépendance que tout le monde appelle le «Maïdan» («la place»), des milliers d'Ukrainiens émus sont venus les 20 et 21 février évoquer la mémoire de la centaine de victimes de la journée de répression sanglante du 20 février 2014. La plupart de ces manifestants qui réclamaient le départ du président Ianoukovitch après son recul sur la signature d'un traité d'association avec l'Union européenne avaient été abattus dans l'allée de la Centurie céleste. Deux ans plus tard, une marche y a été organisée, le président Porochenko et sa femme se sont recueillis devant leurs portraits. Mais aucune condamnation importante n'a encore été prononcée contre les 250 responsables présumés des tueries. 

Les feux Maïdan rallumés pour 2e anniversaire

Des feux ont été rallumés sur Maïdan en souvenir du mouvement populaire de l'hiver 2013-2014.
© Alexey Furman / Anadolu Agency / AFP


Maïdan 3 n'aura pas lieu
Le week-end anniversaire de Ma
ïdan n'aura pas été très serein. Comme en 2014, la présence de forces d'extrême droite parmi les manifestants n'est pas passée inaperçue. Ceux du bataillon Azov et du parti nationaliste Pravy Sektor étaient là – avec des pavés. Des banques russes ont été attaquées (à Lviv, dans l'Ouest, aussi). Des membres d'un nouveau mouvement, le Front révolutionnaire de droite (RPS), composé d'anciens combattants de retour du Donbass, ont annoncé l’avènement d’un «Maïdan 3». Qui n'aura pas lieu : les quelques tentes qu'ils ont installées ont été démontées (photos) le lundi par les employés de la voirie. A Odessa, les commémorations se sont déroulées dans un climat très tendu.

Ultra-#nationalist group holds public #meeting in central #Kyiv https://t.co/1aCThfikyv pic.twitter.com/3KDr2yjQPI

Une tente a été montée sur #Maïdan, plusieurs feux allumés, décors et odeurs de l'époque. #Ukraine pic.twitter.com/9AsYK29oQd

«Deux Maïdan qui ne se mélangent pas, le politique et le populaire. Le politique est radical. Le populaire se recueille», tweete le journaliste Paul Gogo.

Crise politique au sommet
La foule populaire venue sur le Maïdan est désabusée : nul ne voit la fin de la crise économique dans laquelle le pays s'enfonce. S'y ajoute une crise politique sans précédent : le FMI menace de suspendre son aide financière si les réformes ne s'accélèrent pas. Sous la pression, le président Petro Porochenko a demandé la démission de son Premier ministre porté au pouvoir par Maïdan. Accusé d'indulgence envers les oligarques (le mouvement populaire voulait aussi la fin de leur mainmise sur l'économie ukrainienne), Arseni Iatseniouk a sauvé sa tête de justesse – sans doute pour peu de temps. Vendredi 26 février, la rumeur de sa démission courait encore une fois sur les réseaux sociaux.
Iatseniouk dans collimateur

Un portrait de Iatseniouk en forme de cible sur la place de l'Indépendance de Kiev lors de la visite de Jean-Marc Ayrault et de son homologue allemand, le 23 février 2016.

© Kay Nietfeld / DPA /AFP


Les ministres des Affaires étrangères français et allemand sont venus le 22 février rendre une visite de deux jours au gouvernement ukrainien. Notamment pour savoir où en sont les élections locales qui n'ont toujours pas été tenues dans l'Est séparatiste : Kiev pose en effet la cessation totale des hostilités comme condition à l'organisation du scrutin. L'Ukraine demande aussi, après avoir longtemps réclamé une force d'interposition onusienne ou européenne dans l'est du pays, le déploiement préalable d'une mission policière européenne dans la zone du conflit. 

Le secret de polichinelle des «petits hommes verts»
Après avoir accueilli le président pro-russe déchu (voir ici pour une chronologie des événements), Moscou a annexé la Crimée en mars 2014, après un référendum non reconnu par la communauté internationale. Dès avril, une guerre civile éclate dans l'est ukrainien et deux républiques indépendantes pro-russes sont proclamées : Donetsk et Lougansk (ou Louhansk). Les tentations hégémoniques de Moscou et son projet de «Novorossia» dans la partie pro-russe de l'Ukraine reviennent sur le devant de la scène en ce début 2016 avec cette petite phrase de Vladimir Poutine : «Ce ne sont pas les frontières qui sont importantes, mais le destin des gens.» Un destin russe commun, comme en Abkhazie, Ossétie du Sud, Transnitrie...?

L'appui logistique des forces militaires russes dans le conflit ukrainien n'a jamais été officiellement reconnu, même si Poutine a raconté en mars 2015 à la télévision russe son plan d'annexion de la Crimée (la Novaïa Gazeta l'avait dévoilé quelques jours plus tôt). Pour autant, il n'a jamais admis la présence des militaires russes, ces mystérieux «petits hommes verts» signalés en Crimée ou dans le Donbass – une présence documentée par de nombreuses initiatives citoyennes. Selon l'argumentaire du président et des médias pro-Kremlin, s'appuyant sur le passé soviétique de l'Ukraine, les armes des rebelles pro-russes seraient prises à l'armée ukrainienne, et les uniformes russes vus en Ukraine proviendraient de surplus militaires...


L'hommage à l'auteur du «rapport Nemtsov»
Un an après l'assassinat de Boris #Nemtsov son rapport sur la guerre en #Ukraine paraît en français @ActesSud pic.twitter.com/dqAhkZdTfp

Le rapport Nemtsov, Poutine et la guerre, sur lequel travaillait l'opposant russe assassiné deux jours avant la grande manifestation qu'il organisait contre la guerre en Ukraine, vient de paraître en français aux éditions Actes Sud. Il contient des témoignages de soldats russes partis combattre dans le Donbass. Certains racontent avoir démissionné la veille de leur transfert dans le Donbass, de façon à être, s'ils étaient faits prisonniers ou tués, identifiés non comme militaires, mais comme volontaires civils. Nemtsov a aussi reccueilli le récit de familles de militaires tués en Ukraine, qui disent avoir reçu de l'argent en échange de leur silence. L'intimidation la plus efficace sera par la suite l'assassinat de Nemtsov...

Le samedi 28 février, des milliers de Moscovites ont défilé en mémoire de l'opposant sur le pont où il a été abattu. Un hommage lui a été rendu à Kiev aussi.

Активисты в Киеве также почтили память Бориса Немцова

Pendant ce temps, la piste russe dans l'affaire du crash du Boieng de la Malaysian Airlines semble se préciser. Le site du tir du missile qui a abattu le MH17 devrait même être connu dans quelques mois.

Où en sont les accords de Minsk2 ?
Si le volet politique des accords de Minsk2 n'est pas rempli, la partie militaire ne l'est pas non plus dans ce conflit qui a déjà fait 9.000 morts en deux ans. Des échanges de prisonniers sont effectués, comme le 20 février entre la république autoproclamée de Louhansk et Kiev (lien en russe), ce qui n'empêche pas un soldat d'être tué le même jour dans cette ville de Marinka que se disputent pro-Russes et Ukrainiens depuis le début du conflit. Plusieurs morts avaient été déplorés au début de la semaine.

Dans tout le Donbass, les combats continuent de manière sporadique. Plusieurs observateurs dénoncent une nouvelle escalade depuis le début de l'année, avec des attaques des forces russes à l'arme légère (un retrait de l'artillerie lourde a été entamé après la signature des accords), «à l'aide de systèmes d’armes antichars, de mortiers de 120 mm et de véhicules blindés» en plusieurs points du front. 


Les civils en première ligne
Six mois après le cessez-le-feu du 5 septembre, la vie dans le Donbass est loin d'être redevenue normale. Dans la «zone grise» de la ligne de front qui sépare la région minière du reste de l'Ukraine, les bombardements n'ont plus rien de stratégique, mais servent de défouloir aux belligérants : «Depuis l’entrée en vigueur de la trêve, ils ont pris l’habitude de nous bombarder, tous les jours et toutes les nuits, du matin au soir. Une grosse série de tirs et puis des heures de silence. C’est une guerre des nerfs. Contre qui? Contre nous, des civils, habitants du village!», témoigne cette Ukrainienne de Jovanka, citée par RFI.
A Marinka est ukrainien

En juin 2015 dans la ville de Marinka (Est-ukrainien). 
© Celestino Arce / NurPhoto / AFP


Selon le bilan de Human Rights Watch, «des mines et autres restes d'explosifs de guerre tuent et blessent des civils, notamment des enfants. Les restrictions gouvernementales relatives aux mouvements vers et en provenance des zones contrôlées par les rebelles gênent les civils qui ont besoin d'avoir accès aux services sociaux, aux prestations gouvernementales et aux médicaments. Les groupes rebelles interdisent ou entravent les activités des groupes humanitaires dans les régions de Donetsk et de Louhansk, empêchant l'accès des civils à l'aide humanitaire». Dans un autre rapport, l'ONG indique que des écoles ont été délibérément détruites et utilisées à des fins militaires, tant par l'armée ukrainienne que par les forces pro-russes.

Quand les Tatars s'en mêlent
Sans même parler des menaces d'hiver sans chauffage pour cause d'infrastructures détruites (dans l'Est) ou d'arrêt d'approvisionnement en gaz par la Russie, la guerre économique que se livrent par tous les moyens l'Ukraine et la Russie complique la vie des Ukrainiens. Exemple : après une guerre des avions, celle des camions. Après une énième opération de blocage des routes lancée par les Tatars de Crimée, 
(vraisemblablement) responsables aussi d'une coupure d'électricité géante pour exiger le retour de la péninsule dans le giron ukrainien, le 14 février, le ministère russe des Transports ferme la frontière aux poids lourds ukrainiens. Le lendemain, l’Ukraine réplique en interdisant officiellement le transit aux transporteurs russes. 

Les Tatars de Crimée, bêtes noires jurées du gouvernement russe, viennent de se faire remarquer à l'Eurovision avec une chanson qui ne plaira pas à tout le monde...



Une réconciliation impossible ?
Selon un politologue ukrainien cité par RFI, «un tiers de la population est catégoriquement opposée à toute réconciliation avec les séparatistes». «Ils ne veulent pas entendre parler d’amnistie pour les chefs de guerre ou de statut spécial pour le Donbass. Et ces gens-là sont représentés au Parlement», explique Vladimir Fessenko. Le statut spécial du Donbass inclus dans les accords de Minsk2 est lié à une réforme de la décentralisation qui passe très mal du côté de Kiev. Des émeutes ont même fait quatre morts dans la police devant la Rada (le parlement ukrainien) lors de la première lecture du projet, en août 2015.

En théorie, c'est le Kremlin qui bénéficie de l'enlisement de la situation, mais les sanctions économiques ont changé la donne. Moscou a intérêt à leur arrêt et, de toute façon, ne pourra pas gérer en même temps la crise économique qui «plombe» aussi la Russie, le coût de l'annexion de la Crimée et les territoires séparatistes... Pour Mathieu Boulègue, spécialiste des questions sécuritaires et géostratégiques de l’espace post-soviétique interrogé par RFI, «la Russie pourrait rendre le contrôle des ces territoires à l’Ukraine avec une autonomie aménagée, sur un modèle proche de celui du Kosovo ». Ce serait alors à Kiev de financer la reconstruction du Donbass...

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