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Malaisie,  Asie-Pacifique

Malaisie: le scandale de corruption qui menace le pouvoir

Par Laurent Ribadeau Dumas@GeopolisFTV | Publié le 10/03/2016 à 10H59, mis à jour le 10/03/2016 à 10H59

Le Premier ministre malaisien Najib Razak à Kuala Lumpur 21 novembre 2015
Le Premier ministre malaisien, Najib Razak, à Kuala Lumpur le 21 novembre 2015 © REUTERS - Olivia Harris

Selon le «Wall Street Journal», le Premier ministre malaisien Najib Razak aurait perçu un milliard de dollars sur ses comptes personnels dans le cadre d’une affaire touchant le fonds public 1MDB (1Malaysia Development Berhad). Son cabinet dénonce un complot. Le pouvoir du parti UMNO, à la tête d'une coalition qui gouverne le pays depuis l’indépendance en 1957, s’en trouve ébranlé.

Des dirigeants de partis politiques malaisiens, du côté du pouvoir comme de l'opposition, ont joint leur voix, le 3 mars 3016, aux appels à la création d'un mouvement national visant à obtenir le départ de Najib Razak, 62 ans, au pouvoir depuis 2009. «Nous appelons tous les Malaisiens, quels que soient leur race, religion, situation politique, croyance ou parti, jeunes et vieux, à nous rejoindre pour épargner à la Malaisie le gouvernement dirigé par Najib Razak», indique un communiqué. Lequel a été signé par des personnalités importantes du UMNO (United Malays National Organisation), principal parti de la coalition de droite au pouvoir Barisan National (qui dirige le pays depuis l’indépendance), de l'opposition et des associations de la société civile.

Cette alliance historique rassemble notamment d'anciens ennemis politiques et est dirigée par Mahathir Mohamad, Premier ministre entre 1981 et 2003. Ce poids lourd de la politique malaisienne est le fer de lance des appels à la démission de Najib qui se multiplient. En dépit de leurs divergences, les dirigeants de cette alliance partagent «un objectif» : «Nous devons nous débarrasser (du) Premier ministre», a déclaré Mahathir Mohammad lors d'une conférence de presse.

Fils aîné d’Abdul Razak, lui-même chef du gouvernement au moment de l’indépendance, Najib Razak s’est fait élire député à l’âge de 23 ans, avant de devenir ministre à plusieurs reprises. Son nom a déjà été cité dans un dossier de corruption à propos de la vente de deux sous-marins français. Depuis 2011, il a fait preuve d’autoritarisme. Notamment en instaurant la possibilité, pour les autorités, de détenir un suspect sans jugement.

1 milliard de dollars
L’affaire qui vise le gouvernement a de multiples et complexes ramifications. Elle a éclaté en juillet 2015 après la parution d’un article dans le Wall Street Journal.

Policiers anti-émeute à Kuala Lumpur 16 septembre 2015
Policiers anti-émeute à Kuala Lumpur le 16 septembre 2015 face à des manifestants demandant la démission du Premier ministre Najib Razak © REUTERS - Olivia Harris

Le Premier ministre est alors cité dans une vaste affaire de détournement de fonds touchant 1MDB, société restructurée en 2009 pour moderniser le pays. Celle-ci, qui s’est financée par l’endettement, se retrouve aujourd’hui avec un passif de 10 milliards d’euros. Najib nie tout acte répréhensible. Il a cependant reconnu avoir touché près de 700 millions de dollars (639 millions d’euros) sur des comptes personnels. L’argent proviendrait d’un «don personnel de la famille saoudienne». Ce qui n’a pas été confirmé par les autorités du royaume.

Le 1er mars, le WSJ revoie les chiffres à la hausse. Et parle de «plus d’un milliard de dollars» qui serait entré sur les comptes de Najib. Le journal américain cite des «personnes au courant du dossier» et des enquêteurs dans des pays étrangers, sans toutefois les identifier. L’argent viendrait «de 1MDB et serait passé par un réseau complexe de transactions effectuées dans plusieurs pays». Ce que nie la firme malaisienne.

Mais le 14 août 2015, la justice suisse a ouvert une procédure pénale contre deux anciens organes du 1MDB, notamment «pour soupçons de corruption de fonctionnaires étrangers, gestion déloyale des intérêts publics, blanchiment d’argent». Fin janvier 2016, le procureur général suisse a estimé que le montant des détournements «commis au détriment de sociétés détenues par l'Etat malaisien», sur lesquelles porte l'enquête, s’élève à environ 4 milliards de dollars (3,6 milliards d'euros).

Selon The Economist, Singapour a également lancé une enquête, en l’occurrence pour «blanchiment d’argent». La ville-Etat aurait gelé un «grand nombre» de comptes en banque.

Grandes banques internationales
Les noms de grandes banques internationales sont citées dans le dossier, affirme par ailleurs The Economist. JP Morgan Chase et Royal Bank of Scotland auraient ainsi «effectué des paiements importants» en lien avec le fonds malaisien. De son côté, Goldman Sachs aurait souscrit, selon la même source, aux principales émissions d’obligations d’1MDB, gagnant au passage «des honoraires inhabituellement élevés». Les autorités américaines, qui ont elles aussi ouvert une enquête, veulent entendre l'ex-président pour l'Asie du Sud-Est du puissant établissement financier, Tim Leissner. Lequel représentait Goldman Sachs dans des transactions avec 1MDB, croit savoir l'AFP. Il aurait quitté la banque. 

Rencontre entre Najib Razak roi saoudien Salman à Ryad 2 mars 2016
Rencontre entre le Premier ministre malaisien Najib Razak et le roi saoudien Salman à Ryad le 2 mars 2016 © AFP - HO - Saudi Press Agency

Sans nier clairement les affirmations du Wall Street Journal, le cabinet du Premier ministre a dénoncé un complot. Il a accusé le journal d'être «une courroie de transmission» de ceux qui veulent le déboulonner. Sans toutefois dire qui serait à l'origine de ce complot présumé.

Le gouvernement a remplacé le procureur général qui enquête sur le scandale, limogé un vice-Premier ministre qui demandait une accélération des enquêtes. Mais politiquement, l’affaire est d’ores et déjà ravageuse pour l’image de Najib Razak. Et aussi pour celle du parti UMNO.

En Malaisie, «deux pays s’opposent», explique un sondeur cité par The Economist. «L’indignation est grande dans les villes, avec de nombreux jeunes libéraux, d’origine malaise, qui rejoignent le mouvement de contestation. Y participent aussi la plupart des membres des minorités chinoise et indienne. La contestation est plus rare dans les bastions ruraux de l’UMNO, où règne l’apathie et où l’on fait confiance à la formation gouvernementale pour défendre les lois (…) destinées à assurer la suprématie de la majorité malaise», poursuit l’hebdomadaire britannique.

Au-delà, l’affaire nuit à l’image de la Malaisie. D’ores et déjà, les accusations de corruption ont retenu l’attention de l’ONG Transparency International dans son classement annuel. La Malaisie y figure au 54e rang et a reculé de quatre places. «L’idée de s’attaquer aux racines de la corruption ne s’accompagne pas d’une volonté politique suffisante», commente l’ONG. Affaire assurément à suivre…

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