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Maroc: la contestation dans le Rif n'est pas terminée

Par Pierre Magnan@GeopolisAfrique | Publié le 14/10/2017 à 10H35, mis à jour le 16/10/2017 à 10H00

Manifestation dans Rif marocain
Manifestation à Al Hoceima dans le Rif marocain, le  20 juillet 2017. © Guillaume Pinon / NurPhoto

La contestation dans le nord du Maroc, le Rif, continue de gêner le pouvoir marocain. Même si les manifestations de rue ont pratiquement disparu, la répression est toujours visible. La Cour d'appel de Casablanca a refusé début octobre la demande de liberté provisoire déposée par des militants du mouvement de contestation arrêtés au printemps dernier.


Ces manifestants avaient été arrêtés entre fin mai et juin à Al-Hoceïma, capitale du Rif (Nord), devenue l'épicentre de la contestation. Le 17 octobre doit s'ouvrir le procès du leader du mouvement de protestation, Nasser Zefzafi. A Casablanca, une manifestation en soutien aux détenus de la révolte du Rif, cette région pauvre du nord du Maroc, a eu lieu. Dans les rangs des manifestants, les familles des détenus mais aussi des syndicats, des associations ou encore des partis politiques. 

Ce mouvement, appelé «hirak», était né après la mort d'un vendeur de poissons, broyé accidentellement dans une benne à ordures fin octobre 2016 à Al-Hoceïma, pour demander le développement d'une région que les manifestants jugent marginalisée.


Selon HRW (Human Right Watch), près de 300 personnes ont été arrêtées au printemps et 216 sont toujours détenues. Dans un document publié le 5 septembre, Human Right Watch avait appelé Mohammed VI à ordonner une enquête «sérieuse et probante» sur les accusations de violences policières dans le Rif, lui reprochant d'avoir jusqu'à présent «dédouané les forces de l'ordre de toute responsabilité dans les troubles». L'organisation de défense des droits de l'Homme avait également estimé que des dizaines de manifestants avaient été emprisonnés «sur la base d'aveux extorqués sous la menace». Des accusations rejetées par l'Etat marocain. 

Plusieurs éléments maintiennent la tension. Un manifestant, blessé le 20 juillet dernier, est décédé début août. Plusieurs détenus ont déjà été condamnés à de lourdes peines de prison. Certains des prisonniers ont entamé une grève de la faim. «Le 30 août, neuf manifestants ont été condamnés à des peines allant de un an à vingt ans de prison ferme», rappelle Le Monde.

De son côté, l'organisation Reporter Sans Frontières s'est dite inquiète après la condamnation d'un journaliste. Poursuivi pour «avoir incité à une manifestation interdite», Hamid al-Mahdaoui, directeur du site Badil.info, a vu sa peine initiale «multipliée par quatre», avec sa condamnation par la Cour d'appel d'Al-Hoceïma (nord) à un an de prison ferme, a rappelé RSF. Après cette «peine nettement revue à la hausse», l'ONG a dénoncé un «verdict incompréhensible» et s'est dit d'autant plus «inquiète» que M.Mahdaoui «doit faire face à un deuxième procès pour "atteinte à la sûreté de l'Etat."»

Parmi les manifestants arrêtés, il y avait aussi Salima Ziani, alias Silya Ziani, une artiste, et une des figures féminines du mouvement. 


Le pouvoir affirme travailler sur les problèmes économiques de la région d'Al-Hoceima. Le roi avait promis en 2015 un plan de développement de la région... qui ne semble pas avoir eu de conséquences concrètes. Le chef de l'Etat a fait part de son mécontentement et a donc demandé une enquête. «Ceux qui croyaient que le roi avait classé le dossier s’étaient trompés», affirme le journal marocain Le Reporter. «En juin 2017, S.M. Mohammed VI avait chargé les ministres de l’Intérieur et des Finances de veiller à ce que l’Inspection générale de l’Administration territoriale, qui relève du ministère de l’Intérieur ainsi que l’Inspection générale des Finances, mènent une enquête et fassent un rapport sur les raisons qui ont empêché l’exécution, dans les délais, du programme de développement régional Al-Hoceima Manarat Al-Moutawassit», ajoute la publication.

Des tentatives de médiation auraient eu lieu entre le pouvoir et les responsables du mouvement. Sans effets visibles pour l'instant. Certains détenus ont été libérés, mais pas les responsables de la contestation. 

Au-delà des questions économiques et de la gestion des manifestations du printemps par le gouvernement, il existe une méfiance ancienne entre cette région et le pouvoir central. «On peut citer aussi parmi les raisons profondes de la révolte le long martyrologue du Rif et des Rifains durant le XXe siècle, la guerre coloniale espagnole, puis franco-espagnole, qui a décimé la population, la répression féroce de l’insurrection de 1959 par Hassan II et son âme damnée, le général Oufkir. Puis le matage sanglant par le même roi et sa main droite, Driss Basri, des manifestations de 1984. Pour tout dire, il y a une relation exécrable entre le Rif et le pouvoir central, et cela dure depuis des décennies, voire des siècles», explique l'historien Maati Monjib dans un entretien à l'Humanité.