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Maroc: le calvaire des travailleuses domestiques, victimes de traitements cruels

Par Martin Mateso@GeopolisAfrique | Publié le 23/01/2018 à 15H46, mis à jour le 23/01/2018 à 16H31

Le corps lacéré Latefa dans clinique Casablanca
Voici l'une des photos publiées sur le compte facebook d'Ahmed Ghayat, président de l'association Marocains pluriels. «Je n'ai publié que les moins dures», précise-t-il. © Photo/Ahmed Ghayat/Association Marocains pluriels

Elle a subi les pires sévices infligés par ses patrons. Ils avaient pris l’habitude de la brûler avec des fourchettes rougies sur le feu. Le calvaire de la jeune Latefa, abandonnée dans une clinique de Casablanca, a suscité colère et indignation au Maroc. Un drame qui rappelle le sort tragique réservé «aux petites bonnes» à travers le royaume.


C’est une association marocaine qui lutte pour les droits de la femme et de l’enfant, l’Insaf, qui a révélé l’affaire après avoir été appelée à son chevet le 13 janvier. Elle a découvert aux soins intensifs d’une clinique privée de Casablanca une jeune fille de 22 ans complètement terrorisée. Son corps, complètement lacéré, était couvert de blessures.

«Aucune partie de son corps n’a été épargnée par les blessures et les brûlures de troisième degré. Et dire que l’on s’attendait à ce que la loi sur le travail domestique mette fin à ces drames», a déclaré au Huffpost Maroc, Omar Saadoun, le responsable du programme de lutte contre le travail des enfants à l’association Insaf.

L’enfer de Latefa dans le secret de la villa de ses tortionnaires
La presse marocaine raconte le chemin de croix de la jeune Latefa, originaire de Zagora, une ville du Sud marocain. Elle est partie pour Casablanca après le décès sa mère. Son père s’était remarié. Pendant un an et demi, elle va vivre l’enfer dans le secret de la villa de ses tortionnaires.

Elle avait tenté en vain de s’évader, en sautant sur la terrasse des voisins qui ont appelé la police. La jeune Latefa était retournée chez ses employeurs où le cycle de violence a repris de plus belle, rapporte le journal Tel Quel. Jusqu’au 13 janvier, quand son corps meurtri a été déposé dans une clinique de Casablanca. Le procureur général s’est saisi du dossier. Sa patronne a été interpellée à son domicile et placée en détention pour les besoins de l’enquête.

«La barbarie en nos mûrs», dénonce une pétition
Plusieurs associations marocaines se sont mobilisées pour exiger un procès exemplaire. Une pétition mise en ligne sur le site Avaaz dénonce «la barbarie en nos mûrs». Elle interpelle la conscience de toute la population du Royaume.

«Nous avons le devoir d’exiger un procès exemplaire et une condamnation qui rende justice à cette jeune fille, qui doit devenir notre cause commune. Les générations actuelles et futures ne comprendraient pas notre inertie», écrivent les auteurs de la pétition.

Le calvaire vécu par la jeune Latifa est venu rappeler «l’exploitation légalisée des petites filles», s’insurge l’association Insaf qui s’est constituée partie civile.

«Combien en faut-il pour prendre conscience que la traite des êtres humains est banalisée dans le quotidien des familles qui exploitent les filles dès l’âge de 16 ans avec la bénédiction des gouvernants qui ont légalisé cette pratique indigne», s’interroge l’association sur sa page Facebook.

Le pied meurtri Latefa

Chaque partie du corps de Latefa témoigne d'un calvaire, dénonce le président de l'association Marocains pluriels qui a publié ces images. © Photo/Ahmed Ghayat/Association Marocains pluriels


«On les reconnaît à leurs mains de petites vieilles» 
Selon Human Righs Watch, quelque 66.000 petites domestiques seraient exploitées aujourd’hui au Maroc. Des enfants qui ne dorment que d’une oreille, prêtes à anticiper les besoins des membres de la famille dont elles ne font pas partie.

«On les reconnaît à leurs mains de petites vieilles. Des paumes ridées, usées, élimées, meurtries, à force de nettoyer, d’astiquer, d’éplucher et de porter. Les visages semblent plus âgés, emprunts d’une immense lassitude», peut-on lire sur le site ecoliers-berberes dans un dossier consacré à la souffrance invisible des «petites bonnes».

Dans son dernier rapport, HRW rappelle que malgré les lois interdisant le travail des enfants de moins de 15 ans, des milliers d’enfants en dessous de cet âge, principalement des filles, travailleraient toujours comme domestiques. Un travail sans repit payé 40 dirhams par jour (3,54 euros).

Une nouvelle loi pour changer la donne
Les autorités marocaines tentent de mettre un terme à cette pratique. Depuis 2016, les travailleuses domestiques, autrefois exclues du code du travail, ont enfin des droits. Sur le papier du moins. La nouvelle loi exige un contrat de travail, qui ouvre l’accès à la protection sociale et garantit un salaire minimum. Le texte fixe à 18 ans l’âge minimum de travail, avec toutefois une période de transition de cinq ans pendant laquelle les filles de 16 ans peuvent travailler.

Reste à faire appliquer toutes ces dispositions par ceux qui exploitent les travailleuses domestiques. HRW recommande au gouvernement marocain de former des inspecteurs du travail et d’autres agents chargés de faire respecter la loi, et de rendre publiques les sanctions infligées aux employeurs qui la violent.