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Maroc-Nigeria: un projet de gazoduc pour exporter du gaz jusqu’en Europe

Par Laurent Ribadeau Dumas@GeopolisAfrique | Publié le 12/06/2018 à 17H02, mis à jour le 12/06/2018 à 17H02

Mohammed VI Muhammadu Buhari à Abuja Nigeria 2 décembre 2016
Le roi du Maroc, Mohammed VI, et le président du Nigeria, Muhammadu Buhari, à Abuja (Nigeria) le 2 décembre 2016. © PHILIP OJISUA / AFP

Un accord de coopération pour un méga-projet de gazoduc passant par la façade atlantique de l'Afrique de l'Ouest a été signé le 10 juin 2018, lors d'une visite au Maroc du président du Nigeria, Muhammadu Buhari. Un signe supplémentaire de la «stratégie africaine» du royaume, qui a réintégré l’Union africaine en janvier 2017 et se rapproche de la partie anglophone du continent.


Le projet avait été lancé au cours d’une visite officielle de Mohammed VI à Abuja en décembre 2016. L’étude de faisabilité avait commencé en mai 2017.

Le projet consiste à relier les champs gaziers du Nigeria aux pays d’Afrique de l’Ouest, pour ensuite rejoindre l’Europe. Il «consiste en la construction d’une extension vers le Maroc du gazoduc ouest-africain (GOA), en fonctionnement depuis 2010, qui relie les zones gazières du sud du Nigeria au Bénin, au Togo et au Ghana», explique Le Point.

«Pour des raisons d'ordre économique, politique, juridique et sécuritaire, le choix s'est opéré sur une route combinée onshore/offshore», ont souligné le directeur général de la Compagnie de pétrole nationale nigériane, Farouk Garba Saïd, et sa collègue de l’Office national (marocain) des hydrocarbures et des mines, Amina Benkhadra.

«Le gazoduc mesurera approximativement 5660 km», ont ajouté les deux responsables. Ils ont précisé que la construction se fera «en plusieurs phases (…) au cours des 25 prochaines années». Le conduit gazier devrait connecter une dizaine de pays et régions en longeant leur littoral: Côte d’Ivoire, Liberia, Sierra Leone, Guinée, Guinée-Bissau, Gambie, Sénégal, Mauritanie, Sahara occidental… Avant d’arriver dans le sud de l’Espagne.

La prochaine étape consiste à «impliquer les Etats traversés et la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest» (Cédéao), «approcher les clients européens» et entamer des discussions avec des banques internationales de développement pour «tester leur disposition à financer ce projet», selon ses promoteurs. Pour l’instant, aucun montant d’investissement n’a été communiqué. En 2017, la presse marocaine parlait de «plusieurs milliards de dollars».

Gazoduc dans centrale électrique à Port Harcourt Nigeria
Gazoduc dans une centrale électrique à Port Harcourt (Nigeria) le 29 septembre 2015. © FLORIAN PLAUCHEUR / AFP

Le projet est porté par Ithmar Capital (anciennement dénommé Wessal Capital) et le Nigeria Sovereign Investment Authority, les fonds souverains des deux pays, rapporte Jeune Afrique.

Offensive diplomatique
Pour les deux responsables cités plus haut, la construction du gazoduc vise à intégrer les économies de la région et à diversifier les sources énergétiques des pays traversés. Il s’agit aussi de réduire le brûlage des rejets de gaz naturel, affirment-ils.

L’annonce du projet intervient alors qu’une «découverte de gaz prometteuse (a été faite) dans la province de l’Oriental marocain», comme l’annonçait Géopolis le 4 mai 2018. D’une manière générale, le royaume chérifien, qui importe 90% de ses besoins en énergie, table sur le gaz avec le plan «Gas to Power». Objectif: «Faire passer la consommation du gaz naturel à 5 milliards de m3 en 2015» pour l’électricité et l’industrie.

De la politique avant toute chose
Dans le même temps, l’accord avec le Nigeria est très politique. Il constitue un signe supplémentaire du rapprochement du Maroc avec le reste du continent africain, entamé depuis quelques années avec une vaste offensive diplomatique. En janvier 2017, Rabat avait réintégré l'Union africaine et renoué avec des pays d'Afrique anglophone avec lesquels les relations étaient distantes.

La visite de Mohammed VI en décembre 2016 à Abuja avait ainsi marqué un net réchauffement entre les deux Etats. Jusque-là, la monarchie chérifienne n’appréciait que fort modérément le soutien du Nigeria au Front Polisario, qui revendique l’indépendance du Sahara occidental, territoire contrôlé par le Maroc.

Gazoduc dans Rivers State sud Nigeria 12 avril 2011

Gazoduc dans le Rivers State (sud du Nigeria) le 12 avril 2011  © PIUS UTOMI EKPEI / AFP


Rabat songe aussi à réintégrer la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest, «dont le Nigeria est un pilier».

Dans sa «stratégie africaine», le royaume s'appuie sur les fleurons de son économie dans les secteurs de la banque, de l'assurance, des télécommunications ou de l'industrie. Lors de visites inédites de Mohammed VI en Afrique anglophone, de très nombreux accords ont ainsi été signés, dont le plus emblématique est celui du gazoduc. Deux autres accords ont été signés lors du déplacement de Muhammadu Buhari à Rabat: l’un sur la construction d'une «plateforme industrielle au Nigeria pour la production d'ammoniaque et des produits dérivés», l’autre sur la «formation professionnelle agricole».

Selon une étude de l’Office des changes marocain, organisme officiel, «l’Afrique de l’Ouest est le premier partenaire commercial du Maroc dans la région». Les échanges ont enregistré «une croissance annuelle moyenne de 9,1% sur la période 2008-2016». Depuis 2008, les exportations marocaines dans la région sont ainsi passées de 3,2 milliards de dirhams (287,4 millions d’euros) à 10,2 milliards (916,1 millions d’euros) en 2016. Principales destinations de ces exportations: le Sénégal, la Mauritanie, la Côte d’Ivoire et le Nigeria. «Pour les importations, le Nigeria est le premier fournisseur du Maroc dans cette région», précise l’étude.

Jusqu'en 2016, Rabat ciblait essentiellement les pays francophones d'Afrique de l'Ouest, sa sphère naturelle d'influence.

Les principaux concurrents Maroc sur marché ouest-africain

Les principaux concurrents du royaume chérifien sur le marché ouest-africain (en milliards de dirhams (1 MAD 1 = € 0,089). Capture d'écran de l'étude «Echanges Maroc-Afrique subsaharienne», Office des changes du Maroc. © DR