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Maroc: «Razzia», radioscopie d'une prison à ciel ouvert

Par Falila Gbadamassi@GeopolisAfrique | Publié le 14/03/2018 à 16H54, mis à jour le 14/03/2018 à 17H02

Affiche film «Razzia»
Affiche du film «Razzia»

Le cinéaste marocain Nabil Ayouch est de retour sur les écrans français avec «Razzia», une galerie de portraits qui raconte comment son pays, le Maroc, est devenu oppressant pour nombre de ses concitoyens. Un film qui doit beaucoup à la controverse qui a entouré «Much Loved», sa précédente œuvre, et a obligé son actrice principale à prendre le chemin de l'exil.


Salima, une belle jeune femme qui vit en couple avec un homme qui la veut femme au foyer; Joe, fringant restaurateur juif; Ilyas, son employé et inconditionnel du film Casablanca; Yto et Abdellah, deux âmes berbères ivres de liberté et en peine d'amour; Hakim, jeune homosexuel fan de Freddie Mercury qui rêve de la France et Inès, adolescente délaissée par sa mère, sont les visages de Razzia, le nouveau film du cinéaste marocain Nabil Ayouch. 

Razzia évoque la femme brimée, l'ostracisation culturelle, la marginalisation des minorités et les tensions religieuses dans une société, sous la coupe de ceux qui ont choisi une interprétation rigoriste de l'islam. Et la rage couve face à tant d'interdits et d'inégalités. Notamment celles au sein de la jeunesse: ceux qui sont bien nés goûtent aux plaisirs de la vie sans souci, tandis que les autres, la grande majorité, aspirent seulement à survivre et à s'accomplir.

Mise en ligne le 10 janvier 2018

Destins marocains
Autant de portraits attachants que de facettes du Maroc d'aujourd'hui. «Razzia est avant tout un film de personnages. (...) Ceux que j’ai rencontrés, aimés, que j’aime encore pour certains et qui m’inspirent sont extrêmement touchants. Mais, en même temps, ils sont sur un fil. C’est comme ça qu’on les a travaillés à l’écriture, puis à la réalisation. Ils sont dans un équilibre précaire entre ce désir de liberté, la capacité à aller la chercher et ce qui les enferme. Le film est conçu en tension avec et par ces personnages.» 

Leurs histoires personnelles font écho au quotidien de milliers d'autres«Razzia est un film sur l’état du monde, qui va au-delà du Maroc. Il y a certaines régions du monde où c’est un peu plus difficile que d’autres de rêver et d’exister en parfaite harmonie avec ce qu’on est, où les écarts sont assez terribles entre ce qu’on espère être, ce qu’on prétend vouloir être et ce qu’on est capable d’avouer publiquement», explique Nabil Ayouch. 

«On a laissé jouer à la religion un rôle qu'elle ne devrait pas jouer» 
«Au Maroc, on ressent beaucoup plus ces écarts-là», poursuit Maryam Touzani, coscénariste et interprète de Salima. «C’est difficile parce qu’on vit dans une contradiction constante. Au quotidien, elle devient pesante et on ressent cette nécessité de respirer». Une nécessité vitale, peut-être encore plus pour les femmes en quête d'émancipation et les jeunes en quête d'avenir. Cependant, souligne la comédienne, «c’est tout aussi pénible pour les femmes et les jeunes mais de différentes manières. Tous sont habités par le même désir de liberté».
 
Dans Razzia, les figures du présent sont le fruit d'un passé qui a bouleversé les équilibres sociaux d'une nation. Cette histoire-là, Ayouch la fait remonter aux années 80, le début de l'arabisation du Maghreb, et l'arrête en 2015.

Et pour cause. «Il y a quelque chose qui a commencé à se jouer au moment de l’indépendance. Mais qui s’est profondément accéléré au début des années 80, avec cette volonté d’uniformiser par la langue. Et à travers la langue, de laisser pénétrer la religion et de lui laisser jouer un rôle qu’elle ne devrait pas jouer. En l’occurrence, venir contrer le libre-arbitre, la pensée critique que dans le même temps on retirait des programmes via les humanités. Tout cela a été renforcé par les chaînes satellitaires qui sont venues accentuer cette acculturation dans les années 80. Un tournant est pris et il va conduire le pays dans une toute autre direction que la diversité culturelle dans laquelle il s’est construit.»

Photo film «Razzia»

Photo du film «Razzia» - Abdellah (Amine Ennaji), l'enseignant berbère dans sa classe ©


«C'est tout le travail qui a été fait dans les années 80 qu’il faut aujourd'hui déconstruire» 
Les Berbères sont les premières victimes de ce mouvement à marche forcée. Néanmoins, à l'image de Casablanca, «un grand film sur la résistance», rappelle Nabil Ayouch, les Berbères résistent toujours. 

«Ils représentent 50% de la population et sont à l’origine de la pyramide culturelle marocaine. Ce sont les premiers habitants du Maroc. Les juifs, puis les Arabes sont arrivés ensuite. C’est une population dont on a commencé à reconnaître les droits et la langue depuis la dernière Constitution de 2011. C’est une vraie avancée par rapport à l’Algérie, par exemple. Maintenant, il va falloir apprendre à intégrer sa culture et son identidé parce que c’est un peuple qui a beaucoup à offrir. C'est tout le travail qui a été fait dans les années 80 qu’il faut aujourd'hui déconstruire.» 


Déconstruction. Un mot que fait rimer le cinéaste marocain avec l'année 2015. Selon Nabil Ayouch, elle «marque la limite atteinte dans nos paradoxes, entre d’un côté ce qui constitue la partie majoritaire du courant de pensée dans la société  les conservateurs qui veulent nous ramener des siècles en arrière sur la question des minorités, des droits de la femme  et de l’autre des progressistes qui en ont assez et qui rappellent qu’on a aussi fait le choix de la modernité. Et c’est toute la contradiction, le Maroc n’est pas un pays fermé: nous devons assumer ce choix dans plusieurs domaines. Pourtant, des filles ont été arrêtées et jugées parce qu’elles portaient des jupes, des homosexuels se sont fait lynchés, Much Loved a été interdit cette même année-là, tout comme le concert de Jennifer Lopez... Il y a toute une série d’événements qui ont montré que nous étions à la croisée des chemins.»

Photo film «Razzia» Nabil Ayouch
Photo du film «Razzia» de Nabil Ayouch - Joe (Arieh Worthalter) et Ilyas (Mohamed Zarrouk)


Nouveaux horizons
Razzia ne serait d'ailleurs peut-être jamais né s'il n'y avait pas eu Much Loved et la foudre que le film a fait tomber sur le réalisateur et, notammment, Loubna Abidar, la comédienne qui incarne l'héroïne de la fiction. Nabil Ayouch avoue qu'il n'avait «pas une seule seconde» pensé que la polémique suscitée prendrait cette ampleur. A l'instar de ces précédentes œuvres.

«Pour toutes, on m’avait prédit une interdiction au Maroc mais elles sont passées. Je pensais que ce film allait donner lieu à un débat, certes virulent, parce que je savais que certaines choses allaient heurter les conservateurs. Mais à aucun moment, je ne me suis dit que Much Loved créerait un tel tremblement de terre. Entre Much Loved et Razzia, je pense que le dernier est un film qui est beaucoup plus sismique.» Pourtant, au Maroc, Razzia a été «seulement interdit au moins de16 ans»: «Il n’a pas du tout créé de tremblement de terre», note Nabil Ayouch. Il semble que «les sujets de fond abordés dans Razzia déclenchent moins de passion.» 

De sa filmographie, Razzia est à la fois son film le plus poétique et le plus triste aussi, parce que particulièrement oppressant. Nabil Ayouch met d'ailleurs en garde: «Il ne faut pas confondre triste et oppressant.» Car le cinéaste n'est pas homme à se laisser aller surtout quand il s'agit de son pays. «Je passe par des phases, entre désespoir profond et espoir. Si je n’avais pas d’espoir, je serais parti habiter ailleurs. Et surtout, je n’aurais pas fini le film ainsi.»

Car, pour Nabil Ayouch, il y a une solution pour délier toutes ces entraves«Il faut libérer des espaces. Ce qui est très difficile aujourd’hui au Maroc, à cause de l’éducation et du fait qu’on n'a plus appris à rêver. On a beaucoup de mal à se projeter. Il faut ouvrir des espaces pour les minorités, les femmes dont le statut régresse aujourd’hui très clairement. Mais c’est avant tout un choix politique et un choix de société. Et pour la jeunesse arabe, africaine, il faut lui permettre de se projeter à nouveau. Même de se projeter tout simplement parce que ça n’a jamais été le cas. Entre la colonisation et les indépendances, jamais on ne lui a offert une possibilité d’avoir envie d’être Michael Jackson, Zuckerberg, Bill Gates, Mozart… Elle s’est toujours construite dans la souffrance, la survie.... Eviter les obstacles plus que conquérir.»

«Razzia», de Nabil Ayouch, 
Avec Maryam Touzani, Arieh Worthalter, Abdelilah Rachid, Dounia Binebine, Amine Ennaji, Abdellah Didane et Nezha Tebbaai
Sortie française : 14 mars 2018