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Turquie,  Asie-Pacifique

Menaces sur les juifs de Turquie: une communauté encore importante

Par Pierre Magnan@GeopolisAfrique | Publié le 31/03/2016 à 13H43, mis à jour le 31/03/2016 à 13H43

Synagogue d'Istanbul
Cérémonie à la synagogue Neve Shalom d'Istanbul en 2002. © FATIH SARIBAS / REUTERS POOL / AFP

Les terroristes de Daech prévoient de mener des attentats contre des enfants juifs en Turquie, en ciblant des crèches ou des écoles, selon des informations de la chaîne britannique Sky News. Les services de renseignements qualifient la potentielle attaque d'«imminente». Un risque qui n’est pas pris à la légère dans la communauté juive en Turquie qui compte quelque 15.000 personnes.


La menace, mise en avant par Skynews, fait suite à l’attaque mortelle du 19 mars 2016 à Istanbul où cinq personnes ont été tuées, dont quatre Israéliens. Les informations de la chaîne britannique font suite à la décision des autorités israéliennes de recommander à leurs ressortissants de quitter la Turquie  «le plus rapidement possible».
 
Selon la chaîne britannique, citant des responsables du renseignement, sans préciser de quel pays, les informations sur l'imminence d'un attentat ont été obtenues de six membres de l'EI arrêtés en Turquie ces derniers jours.

La communauté juive de Turquie
Il y aurait plus de 15.000 juifs en Turquie. Une population implantée depuis très longtemps. Si des juifs étaient présents dès le 4e siècle avant J-C. sur les terres aujourd’hui situées en Turquie, c’est surtout sous l’empire ottoman que s’est constituée cette communauté. La plupart de ses membres viendrait d’Espagne après 1492, lors de l'expulsion des juifs par les rois très catholiques.

A l'époque, le sultan ottoman Beyazid II fait immédiatement savoir que l’empire ottoman (qui avait pris Constantinople en 1453) pouvait les accueillir. «Le sultan Bayezid II, roi de Turquie, ayant appris tout le mal que le roi d’Espagne fit aux juifs qui cherchaient un lieu de refuge, eut pitié d’eux et ordonna à son pays de les accueillir avec bienveillance», selon la légende. Un autre sultan, Mohammed, affirme lui: «Ecoutez descendants des Hébreux qui vivez dans mon pays, que chacun qui le désire vienne à Constantinople et que le reste de votre peuple trouve ici un abri...» 

Le sultan Bayezid II 1446-1512
C'est ce sultan qui fit venir les juifs expulsés d'Espagne dans son empire. © Alfredo Dagli Orti / The Art Archive / The Picture Desk

On évoque alors le chiffre de 150.000 personnes qui auraient gagné l’empire ottoman, principale puissance de l'époque, faisant le pont entre l'Asie et l'Europe. «Des villes portuaires comme Safed en Palestine et Salonique en Grèce deviennent florissantes. Cette dernière devient d’ailleurs au XVIe siècle la seule ville au monde à majorité juive», rappelait le journal Zaman. Le sultan nomme même un juif duc de Naxos, région qui couvrait notamment les possessions turques de la mer Egée. 

Mais des juifs venus d'autres pays européens que l'Espagne ont aussi choisi de s'installer dans l'empire comme le montre ce témoignage (cité par Esther Benbassa) écrit au XVe siècle: «Moi, Isaac Tsarfati, bien que d’ascendance française, je suis né en Allemagne où j’ai grandi aux pieds de mes vénérés maîtres. Je vous le dis, la Turquie est un pays d’abondance où, si vous le voulez, vous trouverez le repos. D’ici, la route vous est ouverte vers la Terre sainte. Ne vaut-il pas mieux vivre sous la domination des musulmans plutôt que des chrétiens ? Ici, chaque homme peut mener une existence paisible à l’ombre de sa vigne et de son figuier. La Turquie, proche de la Terre Sainte, est un empire tolérant par rapport à l’Europe chrétienne.»

Salonique, ville juive
Dans l'empire ottoman, les communautés avaient leurs propres règles, leur propre justice. Des estimations évoquent une population de 350.000 juifs dans l’empire au debut du XXe. Leurs origines sont multiples. Les langues qu’ils parlent aussi.

Mais le délitement de l’empire pèse sur ces communautés. La montée du nationalisme turc remplace petit à petit les politiques communautaristes des Ottomans. Le rétrécissement de l’empire («l'homme malade de l’Europe») voit des zones entières passer sous le contrôle d’autres pays. La plus grande ville juive au monde, Salonique, passe ainsi de la Turquie à la Grèce. L’émigration juive s’accélère, surtout qu'il n'est pas toujours facile d'être une minorité.
 
Alors que les juifs de Salonique, en Grèce, disparaissent pendant la guerre, la neutralité de la Turquie sauve ceux de Turquie qui a accueilli, avec l'arrivée du nazisme, un certain nombre de juifs allemands. 

La Turquie de l'AKP
«Après 1948, la moitié des quelque 82.000 juifs qui vivaient en Turquie aux débuts de la République sont partis s’installer en Israël que la Turquie fut le premier Etat musulman à reconnaître, dès 1949», rappelle Slate. «De 2002 à 2012, la communauté (17.000 âmes actuellement) a perdu 8.000 de ses membres», précise le site qui insiste sur les difficultés rencontrées par les juifs pour obtenir certains postes.  

Obsèques d'une victime juive après l'attentat 2003
Obsèques d'une victime juive après l'attentat de 2003 contre deux synagogues d'Istanbul. © MUSTAFA OZER / AFP

Même si la Turquie a été le premier pays à majorité musulmane à reconnaître Israël et que de nombreux Israéliens se rendent dans le pays, la communauté avait été touchée par un double attentat en 2003 visant les synagogues de Neve Shalom et Beth Israël faisant 20 morts. Mais la Turquie n'est pas le seul pays où les juifs sont visés comme l'ont montré les attaques à Toulouse ou à Bruxelles.

«Officiellement, 15.000 juifs vivent aujourd’hui en Turquie, la grande majorité à Istanbul, ce qui en fait la plus grande communauté juive dans le monde musulman. Une décennie plus tôt, leur nombre avoisinait les 20.000», écrivait le Time of Israël en 2015.

Les islamistes au pouvoir ont toujours conservé de bonnes relations avec Israël. Toujours présent dans l’Otan, la Turquie de l’AKP est restée proche des Américains. Et malgré des crises comme l’assaut donné par les Israéliens contre le navire turc Mavi Marmara (8 Turcs tués), les relations continuent avec l'Etat hébreu, avec des hauts et des bas.

Les revendications islamiques du pouvoir ne peuvent qu'être mal vécues par les minorités. Surtout dans un Etat qui se veut laïc. «Des propos ouvertement antisémites continuent de se répandre dans les médias proches du gouvernement, sans aucune réaction de la part de celui-ci», notait en 2014 le Crif. Lors des tensions politiques contre Erdogan, celui-ci n'avait pas hésité à parler du «lobby du taux d'intérêt» d'être un des responsables de la révolte. Les attaques contre Israël ont parfois du mal à éviter les dérapages antisémites. Et critiquer Israël peut toujours être gage de succès en période électorale...