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Meurtres de fermiers blancs sud-africains: l'Australie met de l'huile sur le feu

Par Laurent Ribadeau Dumas@GeopolisAfrique | Publié le 21/03/2018 à 13H50

Une exploitation agricole dans vignes près De Dooms Afrique Sud
Une exploitation agricole dans des vignes, près de De Dooms (ouest de l'Afrique du Sud). © REUTERS/Mike Hutchings

L’Australie s’est dit prête, le 15 mars 2018, à accorder des visas aux agriculteurs blancs sud-africains «persécutés», dont plusieurs ont été tués ces derniers mois. L’Afrique du Sud a vivement réagi, d’autant que l’affaire est politiquement très sensible dans le pays. Pour autant, les données chiffrées ne permettent pas de se faire une idée précise de ce type de criminalité.


Pour le ministre australien de l'Intérieur, Peter Dutton, les fermiers en question doivent fuir les «conditions atroces» provoquées par les violences criminelles et la politique de redistribution des terres en Afrique du Sud pour gagner «un pays civilisé» tel que l’Australie. «Ils travaillent dur. Ils s’intègrent bien à la société australienne (…). Ils appartiennent à cette catégorie de migrants que nous voulons voir arriver dans notre pays», selon des propos rapportés par The Sydney Morning Herald. Et ce alors que l'Australie essuie les foudres d'organisations de défense des droits de l'Homme, de même que de l'ONU, pour sa politique extrêmement dure vis-à-vis des demandeurs d'asile, dont bon nombre viennent d'Iran, d'Irak, de Somalie ou d'Afghanistan.

Pour le chef des verts australiens, le sénateur Richard di Natale, le ministre «est totalement raciste». «A en croire Peter Dutton, si vous êtes un Sud-Africain blanc, vous allez faire de grandes choses en Australie, vous n’émargerez pas aux prestations sociales», a-t-il ajouté.

L’Afrique du Sud s’est déclarée «offensée» par les propos du ministre australien et attend une «rétractation pleine et entière» de la part de Canberra.

La polémique a éclaté au moment où le président sud-africain Cyril Ramaphosa, arrivé au pouvoir en février, s'est engagé à «accélérer» la réforme agraire destinée à redistribuer des terres de la minorité blanche au profit de la majorité noire. Pour autant, a-t-il précisé le 9 mars 2018, «nous n’autoriserons pas les saisies de terre (…) parce que c’est illégal. Cela viole les droits des autres citoyens sud-africains». «Nous ne pouvons pas créer une situation d’anarchie quand nous avons les moyens constitutionnels permettant de donner des terres à nos concitoyens», a-t-il précisé.

Manifestation Black Monday à Pretoria 30 octobre 2017

Manifestation du «Black Monday» à Pretoria le 30 octobre 2017. Les croix symbolisent les fermiers blancs tués ces derniers mois en Afrique du Sud. © AFP - NADYA PRETORIUS / CROWDSPARK


Les fermiers sont-ils plus menacés que le reste de la population?
Peter Dutton faisait allusion aux meurtres de fermiers blancs sud-africains, dont le nombre est apparemment au plus haut depuis 2011. Selon la police de Pretoria, 74 personnes ont été tuées dans des fermes entre avril 2016 et mars 2017, soit plus d’un par semaine, contre 58 pour la période précédente. Des chiffres, cités par la BBC, qui se recoupent avec ceux de l’organisation Transvaal Agricultural Union (TAU), dont les membres sont la plupart du temps d’origine afrikaner.

Ces chiffres ne faisant pas allusion à la couleur de peau, il est difficile de dire si les fermiers blancs sont plus menacés que les autres citoyens sud-africains. Selon AfriForum, organisation qui défend la minorité afrikaner, le taux de mortalité des fermiers est de 156 pour 100.000. Contre 34 pour 100.000 pour le reste de la population, selon les calculs de la BBC. Conclusion qui, apparemment, s’impose: les agriculteurs blancs seraient 4,5 fois plus touchés par le crime.

A l’appel notamment d’AfriForum, des manifestations dans le cadre d’un Lundi Noir (Black Monday) avaient été organisées le 30 octobre 2017 dans toute l’Afrique du Sud pour dénoncer cette situation. Dans ce contexte, certains extrémistes n’hésitent pas à parler de «génocide blanc» dans le pays. De leur côté, des organisations noires radicales, comme BLF (Black First Land First, Les Noirs d’abord, la terre d’abord), ont qualifié le Black Monday de mouvement «raciste».

Racisme?
La question des fermiers blancs est donc hautement sensible dans l’Afrique du Sud post-apartheid. Pour la police sud-africaine, les meurtriers n’agissent pas majoritairement pour des motivations liées à la couleur de peau. Il arrive que «des motivations racistes (interviennent) dans certaines attaques de fermes, mais toutes ces attaques ne s’expliquent pas uniquement par cela», estime de son côté l’Institut sud-africain des relations raciales (South African Institute of Race Relations). Une éventualité liée à «la nature raciale de la stigmatisation des fermiers blancs».

Manifestants radicuaux noirs bloqués par police à Johannesburg
Manifestants radicuaux noirs bloqués par la police à Johannesburg le 5 février 2018. © MARCO LONGARI / AFP

Pour autant, il ne faut pas oublier que sur 19.016 meurtres recensés par les autorités dans le pays en 2016-2017, «la plupart (des victimes) sont probablement noires», rappelle l’éditorialiste Ranjeni Munusamy sur le site timeslive. Il «s’agit apparemment de statistiques anonymes dans un pays où la douleur et la souffrance sont classées en fonction de la couleur de peau et de la classe sociale». Pour elle, «les manifestations du Black Monday n’étaient pas seulement un rassemblement contre les meurtriers de fermiers. C’était aussi une rampe de lancement pour un mouvement qui légitime la nostalgie de l’apartheid et le sentiment raciste.»

Conclusion de la BBC qui a mené une enquête serrée sur les chiffres: «On n’arrive pas à se faire une idée claire sur le taux de mortalité s’appliquant aux exploitations agricoles sud-africaines. Et pour cette raison, les affirmations des manifestants (du Black Monday) selon lesquelles il y a davantage de probabilité que les fermiers soient victimes d’homicides que le reste de la population, ne sont pas confirmées par des données fiables.»