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«Migrant» ou «réfugié»: quel mot utiliser? La réponse de Benoît Grévisse

Par Celia Mascré@GeopolisAfrique | Publié le 26/08/2015 à 08H38, mis à jour le 26/08/2015 à 12H16

Des Kurdes Syrie arrivés sur plage en Corse Sud
Des Kurdes de Syrie arrivés sur une plage en Corse du Sud répondent aux journalistes. © CYRIL FOLLIOT / AFP

Migrant, réfugié ? Quel mot utiliser pour décrire, sans les déshumaniser, ces centaines d'hommes et de femmes qui cherchent à venir en Europe ? Les journalistes hésitent. L'avis du chercheur Benoît Grevisse sur la question.


«Il n'y a pas de crise des migrants en Méditerranée», peut-on lire sur le site de la chaîne Al Jazeera. Une déclaration surprenante, d'autant que toute la presse occiedntale titre allègrement sur cette fameuse crise. Pour la chaîne qatarie, «migrants» est un «terme générique, inexact et déshumanisant», pour parler des réfugiés en Méditerranée.

Cela rappelle une récente initiative de deux journalistes américains, qui ont créé un robot Twitter corrigeant automatiquement les personnes utilisant l'expression «migrant illégal». La machine explique : «Une personne ne peut pas être illégale. Dites plutôt ''sans papier'' ou ''non-autorisé''», ce qui agace profondément certains pour son côté politiquement correct.

Or les termes de «réfugié» et «migrant» sont précisément définis par des organisations non gouvernementales ou institutions internationales reconnues. Un réfugié fuit une situation politique dangereuse (guerre, persécution) tandis qu'un migrant vient dans un pays pour y travailler. La bonne utilisation de ces termes est complexe, puisqu'il y a quasiment autant de cas particuliers qu'il y a de «migrants» qui viennent en Europe. Mais doit-on pour autant généraliser en ne parlant que de «réfugiés», quitte à ne pas utiliser le bon terme ?

Ces nouvelles règles sémantiques sont-elles le symptôme d'une forme de politiquement correct, ou une réelle solution pour rendre leur humanité aux réfugiés ? La réponse de Benoît Grevisse, docteur en communication et professeur en déontologie à l'Université catholique de Louvain.


Parler de «migrants» ou de «réfugié»... Comment expliquer un tel débat ?
Ce type de débat dans le journalisme se réfère à deux grands principes : premièrement, la charte de Munich, qui est le texte de référence des journalistes, et qui insiste sur le principe de non-discrimination. Ensuite, le principe de recherche de vérité. Dans ce cadre, le choix des termes utilisés peut être crucial.
 
Imposer des termes à des journalistes, est-ce une solution ?
Non. La tentation de vouloir régler une question en imposant des normes est un classique en déontologie. Dans un élan de politiquement correct, on impose ses choix de termes comme si cela allait changer quelque chose à la «vérité» que l'on est censée montrer. La perception qu'a l'opinion publique des «migrants», c'est une question de société avant d'être une question journalistique. Mais je ne nie pas l'intérêt de poser ces questions en conférence de rédaction !
 
Est-ce une question de vocabulaire ou de ligne éditoriale ?
Si on déshumanise, c'est par le traitement de l'info. A la télévision, ce ne sont pas uniquement les mots qui jouent dans la perception envoyée au téléspectateur. C'est aussi une question de choix éditorial. Dans les reportages, on montre des masses de «migrants» sans humanité, sans individualité. C'est en traitant le sujet par des individualités, des cas particuliers, que l'on rend leur humanité à ces personnes. D'ailleurs, je note que la télévision fait cet effort ces derniers temps dans son traitement de l'info.

Le robot correcteur envoie son message à chaîne

Le robot correcteur envoie son message à la chaîne © Capture d'écran



Peut-on parler de «tendance» concernant cette volonté de maîtriser le vocabulaire ?
Oui, clairement. Les journalistes ont parfois des obsessions sémantiques qui relèvent du politiquement correct, comme l'utilisation de «droits humains» au lieu de «droits de l'Homme». Mais ils se posent aussi beaucoup de questions comme le montrent les avis que les Conseils de presse (équivalent belge des sociétés de journalistes, ndlr) envoient régulièrement à l'Université de Louvain. Par exemple, un récent rapport indique comment parler de la délinquance et de la criminalité. Dans ce contexte, il ne faudrait préciser la nationalité des personnes concernées que si l'information est nécessaire à la compréhension de l’événement.