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Politique,  Afrique

Crise des migrants : la remise du prix Houphouët-Boigny met en évidence la passivité des Etats

Par Noe Michalon@GeopolisAfrique | Publié le 29/06/2017 à 09H37, mis à jour le 29/06/2017 à 21H33

Remise prix Houphouët-Boigny pour recherche paix 27 juin 2017
Remise du prix Houphouët-Boigny pour la recherche de la paix, le 27 juin 2017, au siège de l'UNESCO, à Paris © Noé Michalon

La remise du prix Félix Houphouët-Boigny pour la recherche de la paix à l’ancienne maire de Lampedusa, Giuseppina Nicolini, et à l’association SOS Méditerranée a mis en évidence, le 27 juin 2017, l’ampleur de la crise des migrants et le manque de coordination des principales puissances représentées. Géopolis y était.

Sur la scène de l’amphithéâtre de l’Unesco, entre deux discours, le symbole est fort. Deux instruments à cordes se répondent à merveille. A gauche, une kora ouest-africaine, maniée avec virtuosité par le Malien Ballaké Sissoko, à droite le violoncelle du Français Vincent Segal. Deux continents qui coopèrent pour produire une musique harmonieuse, le message est émouvant, mais peine à se transposer en politique.

Une crise politique
En ce jour de remise du prix Félix Houphouët-Boigny pour la recherche de la paix, en présence de plusieurs actuels et anciens hommes politiques, dont le président ivoirien Alassane Ouattara, le concert des nations résonne d’un chant morne. Au cœur des discours des orateurs revient la question du sauvetage des milliers de migrants qui embarquent pour un périlleux voyage dans la Méditerranée, et de l’indifférence des grandes puissances.

«C’est une crise de la coopération internationale, une crise politique.» A quelques mois de son départ de la direction générale de l’Unesco, Irina Bokova ne mâche pas ses mots, en ouverture de la cérémonie: «La paix est une prise de risque parfois, qui dérange, et contrairement aux idées reçues, celles et ceux qui recherchent la paix, doivent souvent se battre contre l’indifférence le conformisme, et l’immobilisme.»

De son côté, l’ancien président sénégalais Abdou Diouf n’y va pas par quatre chemins: «L’indifférence, c’est le début de l’inhumanité», tonne-t-il, envoyant un message à «la communauté internationale, incapable de s’organiser. C’est d’un véritable sursaut de conscience dont nous avons besoin pour venir en aide aux 65 millions de déplacés de la planète

Famille migrants arrivant dans port Naples 28 mai 2017
Famille de migrants arrivant dans le port de Naples le 28 mai 2017. © REUTERS - Ciro De Luca

Plus jamais ça
Au cœur de la capitale française, l’ancien secrétaire général de la Francophonie poursuit la leçon, rappelant que les premiers pays concernés par l’accueil des réfugiés sont ceux qui sont voisins de ces crises. Avant de s’adresser aux récipiendaires du prix: «Je forme le vœu que votre action et votre humanisme inspirent tous les responsables politiques. Plus jamais cela!»

Des responsables politiques, il y en a sur scène pour avaler la philippique. A commencer par le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, qui a principalement axé son intervention sur la nécessité de combattre les extrémismes par la culture. «Il faut faire preuve de solidarité et d’humanité pour respecter la dignité des personnes qui frappent à notre porte», a avancé M. Le Drian, dont le gouvernement est accusé d’avoir empêché une association de distribuer de l’eau aux migrants bloqués à Calais.

La représentante italienne à l’Unesco, Vincenza Lomonaco, esquisse de son côté un début de politique commune à mener, «pour une société multiculturelle et multilinguistique». «La réponse commune doit passer par quatre verbes à conjuguer à la première personne du pluriel: accueillir, protéger, promouvoir et intégrer.»

Quand vient le tour de M.Ouattara, celui-ci s’affiche en chef d’un Etat qui met tout en œuvre pour éviter que sa jeunesse ne s’en aille. «La Côte d’Ivoire est un exemple remarquable de solidarité. C’est un pays qui a toujours su préserver sa solidarité et sa paix. L’immigration n’est pas une fatalité», veut-il croire, rappelant les que les immigrés représentent 25% de la population ivoirienne.

Mais les témoignages de certains enfoncent le clou, et rappellent les pays occidentaux à leurs responsabilités historiques. Michaëlle Jean, la Secrétaire générale de l’Organisation Internationale de la Francophonie, n’hésite pas à raconter sa propre expérience de réfugiée ayant fui la dictature haïtienne à l’âge de 10 ans en embarquant pour le Canada dans des conditions périlleuses. «La mer des Caraïbes est aussi un sanctuaire», insiste-t-elle, alors que Barack Obama a refusé ce même prix qui lui était décerné pour son action dans cette région. «Le silence me scandalise tant il est honteux. (…) Le problème de l’Europe, c’est qu’elle est amnésique.»

Dans le même registre, l’écrivain italien Erri de Luca estime que «nous vivons dans une époque barbare. Le corps humain est une marchandise idéale, que les passeurs peuvent comprimer debout ou plier, à raison de 150 personnes sur un radeau de 10 mètres, dans de pires conditions que dans les bateaux négriers», assène-t-il.

Dans un français parfait, l’ex-président mozambicain, Joaquim Chissano, président du jury du prix, rappelle pour sa part sa propre fuite en France, lorsqu’il n’était qu’un combattant pour l’indépendance des colonies africaines du Portugal salazariste.

Migrants arrivant en Italie
Des migrants au port de Messine après le naufrage de leur embarcation en mars 2016. © GIOVANNI ISOLINO/AFP

Comme si la mer les exterminait
«La paix n’est pas un vain mot mais un comportement.» La citation du père de la nation ivoirienne Félix Houphouët-Boigny circule beaucoup derrière le pupitre au fur et à mesure des discours, en cet après-midi. Mais pour les récipiendaires du prix, le passage des paroles aux actes est toujours attendu, au moment de clôturer la journée par leur discours par une salve finale.

Dans une envolée indignée, l’ancienne maire de Lampedusa battue aux dernières municipales, Giuseppina Nicolini, tonitrue en italien contre cette Europe «qui fait fi de l’Histoire» et contre le «populisme xénophobe à abattre». «Ces morts pèsent sur la conscience de tous. La forteresse Europe devrait renoncer à quelques points de PIB pour sauver ces vies. Cette masse d’hommes et d’enfants, on fait comme si c’était la mer qui les exterminait.»

Quand vient enfin le moment de recevoir son prix, Sophie Beau, cofondatrice de SOS Méditerranée, n’y va pas par quatre chemins. «Ce que des citoyens peuvent accomplir est à la portée des Etats. L’opération Mare Nostrum, torpillée par l’Union Européenne, avait montré la voie vers une solution. Les gouvernements ne peuvent laisser une telle charge à une ONG comme la nôtre», s’indigne-t-elle. Affirmant avoir sauvé 20.000 migrants depuis sa création en février 2016, l’association estime à 11.000 euros la somme quotidienne nécessaire pour venir au secours des naufragés.

Quoi qu’il en soit, le nombre de décès ne cesse de croître. En 2016, plus de 5.000 personnes sont mortes en mer Méditerranée en tentant de rejoindre l’Europe, fuyant principalement la Libye et la Syrie, en proie à la guerre civile. Au total, 12.000 ont perdu la vie depuis 2014, tandis que 60.000 ont été secourus depuis janvier 2017.