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Migrants: quand les désillusions poussent au suicide les plus jeunes

Par Jacques Deveaux@GeopolisAfrique | Publié le 20/06/2018 à 17H29

Des migrants manifestent à Calais
Des migrants manifestent à Calais le 1er octobre 2016. © Samuel Boivin /AFP

On les croit sortis d’affaire quand, à l’issue d’une longue odyssée, ces jeunes migrants, souvent mineurs, atteignent enfin leur but: les îles britanniques. Pourtant, de récents faits divers secouent le pays. La mort par suicide de trois jeunes réfugiés en moins de 6 mois illustre une réalité glaçante. La vie en Angleterre n‘est pas celle attendue. Le suicide sonne la fin tragique d’une illusion.


Le plus âgé avait 19 ans, les deux autres 18. Trois jeunes Erythréens qui ont fui la tyrannie dans leur pays et ont traversé l’Afrique, la Méditerranée, l’Europe pour atteindre le Royaume-Uni. Ils sont restés un moment dans la jungle de Calais avant de pouvoir passer la frontière. L’un d’eux s’est caché dans un camion frigorifique. En avril dernier, un an après son arrivée à Londres, il s’est donné la mort.

Les raisons qui ont poussé les trois jeunes au suicide ne sont pas connues. Une chose est sûre, ils ont vécu des expériences traumatisantes. Les gens qui les connaissaient disent tous qu’ils vivaient mal un processus de régularisation très long et très stressant. Selon Hamid, un demandeur d’asile également érythréen, l’une des victimes ne supportait plus le temps que prenait le Home Office pour décider si oui ou non il obtiendrait un statut de réfugié. «Nous avons tous ce stress», confie Hamid au journaliste du Guardian. «Je lui ai dit de ne pas trop s’en faire, mais il y pensait tout le temps. Il voulait travailler, envoyer de l’argent à sa mère. Mais sans papier vous ne pouvez pas travailler.»

La jungle Calais
La «jungle» de Calais en septembre 2009. © Philippe Huguen/AFP

Un autre de ces jeunes migrants avait fêté ses 16 ans dans la «jungle» de Calais. Il y a vécu seul, dormant dans une tente pendant un an. Le temps passé dans la jungle de Calais joue sur leur santé mentale. Le surnom de ce camp sauvage de migrants ne doit rien au hasard.

Arrivé au Royaume-Uni, incapable de prouver son âge, il a été envoyé dans une structure pour adultes, un hôtel où il a été violemment agressé. La veille de sa mort, il se plaignait de ne toujours pas avoir de papiers, contrairement à ses amis, et se demandait pourquoi.

2500 mineurs par an 
Plus largement, dit le Guardian, les facteurs qui pèsent sur les épaules de ces jeunes migrants sont nombreux. Ils sont 2500 chaque année à atteindre, voyageant seuls, les îles britanniques. Le voyage puis l’accueil reçu au Royaume-Uni n’est pas celui dont ils rêvaient. Ils ont le sentiment d’être indésirables. «Ces jeunes personnes vulnérables ont connu le traumatisme de la guerre, les persécutions, l’exploitation. Tout cela peut avoir un impact fort sur la santé mentale. Trop souvent, ils n’ont pas l’aide qu’ils devraient obtenir», explique Sam Royston, un travailleur social.

Pour l’universitaire Elaine Chase qui a conduit une étude sur le sujet, Becoming adult (lien en anglais), le tiers des 60 jeunes migrants qu’elle a interrogé souffrait de troubles du sommeil, d’anxiété, de pensées suicidaires, toujours liés à leur situation de demandeur d’asile. L’étude évoque ainsi le cas d’un jeune Afghan, Habib, dont le statut de réfugié n’a été accordé qu’au bout de 7 ans d’attente. Or dès l’âge de 17 ans et demi, faute de statut, le jeune migrant doit préparer son retour.

En France également 
Ce retard dans l’étude des dossiers n’est pas le propre au Royaume-Uni. En France également, atteignant ses 18 ans, le mineur doit quitter les structures d’accueil alors que son statut n’est pas arrêté.

Le sort des jeunes migrants de Seine-et-Marne a ainsi ému les associations. «Des dizaines de migrants tout juste majeurs se retrouvent ainsi à la rue», écrit Le Parisien. Ils doivent attaquer le Conseil départemental devant les tribunaux pour obtenir gain de cause. Soit une aide de 310 euros par mois pour se loger! A la rue, livrés à eux-mêmes, ils ont une histoire qui se termine parfois tragiquement. Comme celle d’Abdallah, un jeune Egyptien de 19 ans, mortellement poignardé lors d’une rixe à Melun le 2 mai 2018.