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Coupe du monde 2018: quand le Maroc invente l'équipe d'Europe idéale

Par Pierre Magnan@GeopolisAfrique | Publié le 15/06/2018 à 11H24, mis à jour le 15/06/2018 à 13H50

L'équipe football Maroc
L'équipe du Maroc lors du match contre l'Ukraine le 31 mai 2018 à Genève avec Noureddine Amrabat, Manuel Da Costa, Khalid Boutaib, Romain Saiss, Mounir El Kajoui, Medhi Amine El Mouttaqi Benatia, Hamza Mendyl, Younes Belhanda, Karim El Ahmadi, M'bark Boussoufa et Hakim Ziyech  
© Fabrice COFFRINI / AFP

Si l'Union européenne avait une équipe de football... elle pourrait ressembler à celle du Maroc. Pour preuve, sur les onze joueurs qui ont battu la Côte d’ivoire en novembre 2017, qualifiant le Maroc, un seul a vu le jour au Maroc: le défenseur Nabil Dirar. Tous les autres sont nés en France, aux Pays-Bas ou en Espagne.


Avant même le début de la Coupe du monde russe, les Lions de l’Atlas détiennent déjà un titre mondial, celui du nombre de joueurs nés à l’étranger. «Selon l’Observatoire du football CIES, spécialiste des statistiques et informations sur le football mondial, plus de 60% des joueurs évoluant dans l’équipe du Maroc sont nés à l’étranger. Bien loin des équipes du Sénégal (39,4%), du Portugal (32,1%), de la Suisse (31%) ou encore de la Tunisie avec 23,5%», note le site marocain bladi.net.

Le tableau du CIES montre l'importance de la diaspora marocaine dans l'équipe nationale.


Les stars de l'équipe viennent de toute l'Europe. Achraf Hakimi (né en Espagne) joue au Real Madrid, Hakim Ziyech (né au Pays-Bas) est une star de l'Ajax Amsterdam, Mehdi Benatia, le capitaine, né en France, est un des joueurs clefs de la Juventus Turin...  Ils ont tous contribué à la qualification du Maroc qui n'a encaissé aucun but lors des phases qualificatives.

Pas de qualification depuis 1998
Cette qualification de l’équipe du Maroc est déjà une victoire. Le Maroc n’avait pas participé à une phase finale de la coupe du monde depuis 20 ans. C'était en 1998 en France. Aujourd’hui, les Lions de l’Atlas se retrouvent dans un groupe particulièrement difficile qui ressemble à une phase finale de... Championnat d’Europe des nations avec le Portugal et l’Espagne… Mehdi Beniata espère aller loin dans la compétition et estime que le match du 15 juin contre l'Iran sera décisif. 


Mehdi Beniata résume à lui tout seul le poids des joueurs nés hors du Maroc dans l’équipe nationale, mais aussi l’internationalisation du football. Il est né en France (1987) d’une mère algérienne et d’un père marocain. L’actuel défenseur de la Juventus a joué dans des équipes françaises, italiennes et allemandes. «Choisir l'équipe nationale pour laquelle je devais jouer n'a pas été compliqué. Je me suis toujours senti appartenir au Maroc. Il est vrai que je suis né en France et que ma mère est algérienne, mais mon choix de jouer pour le Maroc vient essentiellement du cœur et n'a aucun rapport avec mes résultats sportifs», a-t-il expliqué.

Un entraîneur français
Autre star de l’équipe, Hakim Ziyech, meneur de jeu de l’Ajax Amsterdam, vient encore une fois d’être sacré meilleur joueur du championnat des Pays-Bas. Très populaire au Maroc, il est devenu international marocain en 2015 après avoir porté le maillot néerlandais dans les sélections des moins de 19, 20 et 21 ans. Né dans un quartier difficile des Pays-Bas, il a connu une jeunesse agitée avant de devenir un grand joueur. Il est l’auteur de 8 buts en 15 matchs avec l’équipe nationale.


L'entraîneur, un Français, Hervé Renard, n'a cependant pas oublié de puiser dans le réservoir local... mais à dose homéopathique. «Ayoub El Kaabi figure parmi eux. Impressionnant fer de lance des Lions de l’Atlas locaux lors du CHAN 2018 organisé en début d’année à domicile, l’attaquant de la RS Berkane a depuis largement confirmé ses dispositions de buteur et recueille logiquement les fruits de cette montée en puissance. Même chose pour le défenseur Badr Banoun ou le gardien Ahmad Reda Tagnaouti, note football365. Ils ne sont en effet que trois à jouer au Maroc sur les 23 sélectionnés...

Ces mélanges ne vont pas sans poser des problèmes. Le vestiaire de l'équipe se transforme en «Babel de langues. Renard parle à ses joueurs en français et en anglais. El Ahmadi ne parle pas le français, la langue principale du vestiaire», raconte le Financial TImes... Certains se parlent en anglais, d'autres en arabe marocain ou encore en néerlandais...

Ce record détenu par l'équipe du Maroc tient bien sûr à l'histoire de l'émigration. Le Maroc a en effet connu une émigration importante dans ces divers pays. «L'émigration marocaine en Europe a décollé dans les années 1960. La plupart des émigrés des régions francophones sont allés en France, alors que les Berbères du nord du Rif se sont dirigés vers les Pays-Bas et, plus tard, l'Espagne. Plus tard, la diaspora a commencé à produire des footballeurs. La star du Maroc à la Coupe du monde de 1998, Mustapha Hadji, avait émigré en France quand il était enfant, et jouait dans les moins de 21 ans en France» avant de jouer pour le Maroc, rappelle le très sérieux Financial Times. 

La carte de l'émigration marocaine
En fait, l'équipe du Maroc raconte un peu l'histoire du pays. Les pays des joueurs marocains nés à l'étranger dessinent quasiment la carte des Etats qui ont accueilli le plus de Marocains, à savoir la France, puis l'Espagne, la Belgique, l'Italie et Pays-Bas, selon des sources toujours difficiles à établir. D'ailleurs le phénomène n'est pas nouveau. «Sur la liste des 23 joueurs retenus pour affronter la Tanzanie le 9 octobre dernier, 11 d'entre eux avaient une double nationalité. 8 d'entre eux sont des Franco-Marocains (Benatia, Kantari, Basser, Hermach, Chamakh, El Arabi, Taarabt, El Zhar). Les trois autres (Boussoufa, El Hamdaoui, El Ahmadi) sont des Maroco-Néerlandais. Notons qu'en ce qui concerne les joueurs binationaux actuellement prospectés, les Pays-Bas et la Belgique sont loin devant la France, en terme de quotas», pouvait-on lire en 2010.

Et le phénomène n'est pas que marocain. En 2014, l'Algérie, a atteint le deuxième tour de la Coupe du monde avec 16 joueurs nés en France dans son équipe de 23 joueurs (Benatia, dont la mère est algérienne, aurait pu être parmi eux). 

Cette surreprésentation des joueurs nés à l'étranger dans l'équipe nationale montre la supériorité de l'image de l'Europe et surtout de ses clubs dans l'univers du foot mondialisé. Face à des championnats nationaux dominés par des équipes phares aux budgets faramineux  (PSG, Manchester, Real, Juventus ou Ajax...), les joueurs qui évoluent dans des équipes locales n'ont pas la même visibilité ni la même expérience du haut niveau, d'où la tentation pour les sélectionneurs d'aller chercher des joueurs en Europe... «En moyenne, les Marocains formés en Europe sont meilleurs à tous égards que les Marocains formés au Maroc», estime l'entraîneur des Pays-Bas. 


Certes, les places sont chères pour entrer dans les équipes nationales en Europe. Mais parfois la politique peut jouer. Dans certains pays européens, les pressions des mouvements d'extrême droite peuvent peser sur les sentiments d'appartenance des jeunes bi-nationaux. «Quand Geert Wilders (l'homme politique néerlandais anti-immigration) leur dit: "Vous n'êtes pas d'ici", maintenant, les jeunes disent: "Oui, nous sommes marocains"», explique un joueur marocain. De son côté, Daniel Cohn-Bendit, grand amateur de foot, pense voir «des tendances de rejet similaires chez les descendants de migrants en Europe». Il écrit à propos de certains jeunes en France: «Ces enfants ne portent plus le maillot de la France quand ils vont au stade ou jouent au ballon dans leurs cités, mais ils portent les couleurs de l'Algérie, du Maroc et de la Tunisie...»  

A contrario, de nombreux bi-nationaux ont choisi les équipes nationales de leur pays de naissance. «Marouane Fellaini, sociétaire de Manchester United, a ainsi choisi la Belgique. L’actuel défenseur marseillais Adil Rami n’a pas hésité à enfiler le maillot de la France. Idem pour l’ex-Barcelonais Ibrahim Afellay qui avait préféré répondre à l’appel de Marco Van Basten et jouer pour les Pays-Bas», rappelle TelQuel.

Dans les rues du Maroc, on ne compte pas les enfants portant les (faux) maillots des clubs européens de leurs stars préférées... Si le Maroc brille en Russie, ils porteront peut être le maillot (vrai ou faux) des mêmes stars, mais sous les couleurs des Lions de l'Atlas.