Trois questions à...

Tunisie,  Afrique

Nadia Châabane, députée tunisienne: «La révolution n’est pas terminée»

Par Laurent Ribadeau Dumas@GeopolisAfrique | Publié le 10/01/2014 à 14H51, mis à jour le 10/01/2014 à 15H18

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La députée Nadia Châabane en train de discuter avec un collègue dans l'enceinte de l'Assemblée nationale constituante à Tunis le 29 octobre 2013.  © AFP - Fathi Belaid

En Tunisie, les membres de l’Assemblée nationale continuent à discuter âprement le contenu du nouveau texte constitutionnel. Et ce alors que le gouvernement a démissionné le 9 janvier 2014 et que les mouvements sociaux, parfois violents, se multiplient dans le pays. Le point de vue de Nadia Châabane, députée du parti al- Massar (opposition de gauche).

En juin 2013, vous étiez très pessimiste face aux évènements qui frappent votre pays. Vous parliez de «la mise en œuvre d’une véritable stratégie» de la part du parti islamiste Ennahda pour prendre le contrôle du pouvoir et de la société. Comment jugez-vous la situation aujourd’hui ?
Je suis étonnée de lire le jugement plutôt optimiste de la presse européenne. Car au niveau sociétal, par exemple, il faudra du temps pour revenir en arrière dans la mesure où la violence, l’incitation à la haine, l’impunité ont pris corps dans la société tunisienne.

Ennahda porte la responsabilité intégrale de cette situation. Ainsi, des centaines d’associations proches de ce parti et des courants salafistes tentent d’importer une culture étrangère à la Tunisie. On voit se créer des écoles où garçons et filles sont séparés, où ces dernières doivent porter le voile. Sur le long terme, les effets de cette situation sont catastrophiques.
 
Pourtant, la discussion sur la Constitution progresse…
C’est vrai qu’il y des choses positives. Mais il y a encore beaucoup de travail !
 
Sur le fond, tout tourne autour d’un clivage entre une vision moderne et une vision identitaire. Un clivage qui est l’incarnation des deux visages de la société. Et 12 à 14 heures par jour, l’on assiste à un bras de fer permanent entre les deux interprétations.
 
Je vous donne deux exemples. Il y a ainsi l’article 38 sur l’école qui illustre la vision identitaire. Un amendement à cet article, voté discrètement, estime que «l’Etat veille à ancrer l’identité arabo-musulmane». Résultat : il risque de remettre en cause la mixité à l’école. C’est un élément d’enfermement.

Mais à l’inverse, l’article 41 prévoit que la droit à la culture et à la liberté de création est garanti. Là, c’est un élément d’ouverture.
 
Dans ce contexte s’élabore une Constitution patchwork qui, à mon sens, n’est pas un texte fondateur. Je pense que sur la durée, elle ne tient pas la route.
 

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A l'Assemblée nationale constituante à Tunis le 8 janvier 2014. © AFP - Fethi Belaid

Dans ce contexte, où va la Tunisie ?
Elle ira où les Tunisiens veulent qu’elle aille ! Il faut voir qu’actuellement, une partie de l’opinion est un peu saturée, lassée du débat politique. Elle subit l’inflation, la cherté de la vie. Le gouvernement vient de faire voter une loi de finances d’une injustice totale. On assiste à la paupérisation des classes moyennes : les Tunisiens ont perdu 20 %de pouvoir d’achat en trois ans. Résultat : le déficit de confiance s’accentue.
 
Il est renforcé par toutes les nominations faites par le pouvoir : plus de 6000, dont les trois quarts n’ont rien à voir avec les compétences requises pour les postes.

Dans ce contexte, ceux qui disent qu'aujourd'hui, nous sommes dans une période post-révolutionnaire, n’ont rien compris. La révolution n’est pas terminée!
 
Vous et vos amis soutiendrez-vous le futur gouvernement d’indépendants que va former le ministre sortant de l’Industrie, Mehdi Jomaâ?
On le soutiendra en fonction de la feuille de route qu’il proposera. Il faut notamment qu’il revienne sur les nominations, qu’il rétablisse la sécurité. Notre attitude dépendra de la tonalité des messages qu’il enverra. En clair de savoir s’il entend aller dans le sens de l’intérêt du pays.