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Nigeria : la renaissance de la littérature

Par Laurent Ribadeau Dumas (avec AFP)@GeopolisAfrique | Publié le 18/12/2017 à 16H00, mis à jour le 19/12/2017 à 09H29

Vendeur livres dans rues Kano nord Niger
Vendeur de livres dans les rues de Kano (nord du Niger) le 1er septembre 2017. © AMINU ABUBAKAR / AFP

Une nouvelle vague d’écrivains est en train d’émerger au Nigeria, loin de la littérature post-coloniale. Les nouveaux venus cherchent une autre manière de raconter des histoires africaines, qui s'écarte des éternels poncifs sur la pauvreté et les guerres. ils inventent un nouveau style d’écriture dans un pays où nombre de passionnés de lecture ont moins de 30 ans.

Aujourd’hui, quand d’ordinaire, on parle de littérature nigériane, on pense aussitôt à Chinua Achebe, l'un des plus grands écrivains africains du 20e siècle, à qui l'on doit l'un des premiers best-sellers du continent (Le Monde s'effondre, 1958). Ou encore au prix Nobel Wole Soyinka, 83 ans.

Mais aujourd’hui, on assiste à l’émergence d’une nouvelle vague d'écrivains nigérians, loin de la littérature post-coloniale. Une nouvelle vague d’écrivains mais aussi d’écrivaines, comme Olumide Popoola, 42 ans, qui vit à Londres. Dans ses livres, l’auteure nigériane a inventé un langage mâtiné d'argot londonien et de pidgin africain.

Son roman When We Speak of Nothing (Quand on ne parle de rien), paru en 2017 chez Cassava Republic (et non traduit en français), raconte l'histoire d'un adolescent gay parti à la recherche de son père inconnu jusqu'à la ville pétrolière de Port-Harcourt: «Une coquille de ciment», les bâtiments «à la peau desquamée, comme s'ils avaient besoin de crème hydratante».

L'écrivaine entend briser toutes les conventions sociales mais aussi les codes de l'écriture, entre descriptions cocasses et langage texto.

Non aux éternels poncifs
«Nous cherchons une autre manière de raconter des histoires africaines. Des histoires drôles, subversives», et non les éternels poncifs sur la pauvreté et les guerres, explique Emeka Nwankwo, représentant de l'éditeur Cassava Republic (qui signifie «la république du manioc»). «Ce qui se passe aujourd'hui au Nigeria est vraiment excitant. De nouvelles voix émergent après une longue période de quiétude», s'enthousiasme-t-il.

L'écrivaine Chimamanda Ngozi Adichie
L'écrivaine Chimamanda Ngozi Adichie posant avec son roman «Americanah» à Londres le 4 juin 2014 © REUTERS/Neil Hall

Une génération d'auteurs à succès est née au début des années 2000 avec la romancière Chimamanda Ngozi Adichie. Ses œuvres, comme L'autre moitié du soleil (2006) et Americanah (2015), sont aujourd'hui traduites dans des dizaines de langues (chez Gallimard pour l’édition française) et adaptées au cinéma. L’édition en anglais d’Americanah s’est vendue à un demi-million d’exemplaires.

Lancée en 2006 à Abuja, Cassava Republic mène cette révolution littéraire, avec quelques autres éditeurs locaux comme Farafina et Bookcraft. Cette petite maison d'édition a publié une cinquantaine de livres. Son best-seller, In Dependence, de Sarah Ladipo Manyika, s'est vendu à 1,7 million d'exemplaires, bien au-delà des frontières nigérianes. 

De la science-fiction au polar, en passant par les questions touchant à l'homosexualité ou l'érotisme, Cassava Republic explore tous les genres, sans tabous. Season of Crimson Blossoms (Saison de fleurs pourpres, non traduit en français), paru en 2015, d'Abubakar Adam Ibrahim, raconte l'improbable liaison entre une veuve quinquagénaire et un dealer, dans le nord conservateur et musulman du Nigeria. Il a reçu en 2016 le Nigeria Prize for Literature, le plus important prix littéraire du pays, doté de 100.000 dollars.

Puissance sensuelle de l’igname et du poisson
Dans un autre registre, Longthroat Memoirs: Soups, Sex and Nigerian Taste Buds (en français, Mémoire d'une gorge profonde: soupes, sexe et saveurs nigérianes), de Yemisi Aribisala, est une ode déjantée à la nourriture locale (non traduite en français). Et à ses vertus aphrodisiaques. L'auteure y dévoile toute la puissance sensuelle... de l'igname ou d'un poisson bien cuisiné. Des plats dont les Nigérians raffolent.

D'autres livres comme celui de Leye Adenle (Easy Motion Tourist, paru en français sous le titre Lagos Lady chez Métailié), entraînent le lecteur dans un thriller palpitant au cœur de la bouillonnante Lagos, capitale du Nigeria. Une mégapole tentaculaire où s'entremêlent corruption généralisée, prostitution et trafics en tous genres...

Preuve de ce dynamisme dans le pays le plus peuplé d'Afrique (180 millions d'habitants): les librairies fleurissent un peu partout. Elles proposent leurs ouvrages à des prix relativement abordables allant de 3000 à 5000 nairas (7 à 12 euros).

La littérature explose aussi sur la toile, comme en témoigne l'application Okadabooks, qui revendique 200.000 utilisateurs et un million de téléchargements de ebooks. «Il y a une vraie soif de littérature au Nigeria, et les éditeurs sont en train d'y répondre», confirme Lola Shoneyin, qui organise chaque année le Ake Festival des arts et du livre à Abeokuta (sud-ouest), rendez-vous incontournable des passionnés de lecture. Parmi eux, beaucoup ont moins de 30 ans.

Au Festival Ake arts livre à Abeokuta Nigeria

Au Festival Ake des arts et du livre à Abeokuta (sud-ouest du Nigeria) le 17 novembre 2017. © PIUS UTOMI EKPEI / AFP


Politiques «anti-intellectuelles»
Dans les décennies 1960 et 1970, la vie littéraire au Nigeria a connu une grande expansion, sous l'impulsion notamment d'éditeurs britanniques implantés dans le pays, raconte l'énergique jeune femme, elle-même poète et écrivaine. Puis les dictatures militaires au pouvoir pendant près de 30 ans ont «paralysé l'industrie du livre» et étouffé la créativité en menant des «politiques anti-intellectuelles».

Les défis actuels restent cependant immenses pour les éditeurs nigérians.

Les difficultés sont d’abord techniques: la plupart des livres sont imprimés à bas coûts en Chine ou en Inde, même si certains commencent à relocaliser leur production. Les livres n'échappent pas non plus au piratage massif qui affecte toute l'industrie culturelle au Nigeria, du cinéma à la musique. Grossièrement photocopiés en milliers d'exemplaires, ils sont vendus à la sauvette sur les marchés des grandes villes.

Enfin, la distribution reste «une expérience difficile», du transport à la recherche de points de vente fiables, explique la fondatrice de Cassava Republic, Bibi Bakare-Yusuf, sans se départir de l'indéfectible optimisme nigérian. «Le manque d'infrastructures» comme les routes ou l'électricité permet aussi, selon elle, «de penser de façon plus créative et flexible à la manière de relever les défis».

Cassava voit grand. L’éditeur a ouvert, en 2016, des bureaux à Londres. Désormais, il vise le marché américain où il possède déjà un réseau de distributeurs qui va de San Fransisco à New York.