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Société,  Economie

Noms de domaine Internet: l'Afrique a son «.africa» mais elle doit faire mieux

Par Falila Gbadamassi@GeopolisAfrique | Publié le 16/03/2017 à 17H24, mis à jour le 07/06/2017 à 10H57

DotAfrica
© DR/dotAfrica

Le continent africain a désormais son nom de domaine, le «.africa». Il sera géré par le registre central sud-africain, ZA Central Registry qui bénéficie du soutien de l'Union africaine. Pierre Dandjinou, vice-président pour l'Afrique de la Société pour l'attribution des noms de domaine et des numéros sur Internet (ICANN), revient sur cette identité numérique et l'enjeu des noms de domaine.


Avec le «.africa», nous sommes en face d’un nom de domaine qui est né d’une véritable volonté politique puisqu’il a été soutenu dès les prémices par l’Union africaine...
On peut effectivement parler de volonté politique dans la mesure où l’Union africaine s’est impliquée dans le processus. L’organisation panafricaine a soutenu ce nom de domaine en donnant son appui à un opérateur africain, le registre central sud-africain, ZA Central Registry (ZACR, en charge de la gestion du «.africa» ou dotAfrica, NDLR), avec l’accord de ses membres. 

Des noms de domaines comme .eu (Europe), .asia existent déjà. Ces régions bénéficient d’un nom domaine depuis les années 2000-2002 et il n’y a jamais eu de grand débat à ce propos. Cependant pour l’Afrique, cela a été houleux et ça a pris du temps… On parle du .africa depuis une dizaine d’années et cela fait trois années qu’il est dans le système. Mais il a fait l’objet d’une bagarre juridique. Et, à ce titre, c'est également devenu plus ou moins politique. 

Pourquoi tant de péripéties?
Nous nous sommes retrouvés en présence de deux opérateurs, dont l’un était soutenu par l’Union africaine et les pays africains, à savoir le registre central sud-africain. L’opérateur concurrent a contesté la décision d’octroyer la délégation à l’institution sud-africaine. Ce droit de contestation a donné lieu à une bataille juridique qui a duré deux ans. C’est la première fois que nous avons été confrontés à une telle situation. L’ICANN a même été assigné devant les tribunaux américains alors que notre «Applicant Guide Book» (guide du candidat) préconisait que l’on s’en tienne au mécanisme de règlement des conflits prévu en cas de litige. 

Par ailleurs, il faut rappeler que le «.africa» a été demandé dans le cadre d’un programme très ambitieux que l’ICANN a lancé en 2012. Son objectif: injecter davantage de nouveaux noms de domaine dans le système qui n'en comptait que 22 jusque-là, afin d’offrir plus d’opportunites aux usagers. Sur les 1.630 demandes de nouveaux noms de domaine (plus d'un millier a été retenu), il n’y en avait que 17 qui émanaient du continent Africain et la majorité provenait de l’Afrique du Sud (contre une vingtaine par exemple pour l’Amérique Latine, environ 400 pour l’Europe ou quelque 600 pour les Etats-Unis).

Cela signifie que les Africains n’étaient pas prêts ou qu’ils n’avaient pas bien compris les enjeux liés aux noms de domaine. Il est important que les Africains prennent conscience qu’Internet est avant tout une industrie qui permet de générer des ressources. Il ne se limite pas à Facebook, à Whatsapp, aux réseaux sociaux… Pour être un acteur à part entière de cette industrie, il faut s’intéresser à tous les volets. Ainsi, il ne s’agit pas seulement de disposer des infrastructures adéquates mais il faut également investir dans le développement de programmes, d'applications, former du personnel…. C’est un ensemble de services qui sont liés à Internet et on constate que l’Afrique ne s'est pas encore bien organisée pour les investir. Il faut que les Africains comprennent que les noms de domaines constituent un moyen de développer et de s'approprier Internet. 

Pierre Dandjinou vice-président pour l'Afrique l'ICANN

© Page Facebook de Pierre Dandjinou - DR/Kenic


Quelle est la contribution du «.africa» au processus que vous venez de décrire?
Chaque pays a son nom de domaine: le Bénin a son «.bj», la France a son «.fr»… Si chacun a son nom de domaine, à quoi peut bien servir un nom de domaine continental? La réponse est simple. Elle relève à fois de la stratégie et de l’identité que l’on veut se donner. Si j’ai une activité au Bénin et qu’elle est circonscrite au Bénin, je me contenterai d’un «.bj».

Mais si au contraire, j’ai trois ou quatre entreprises réparties sur le continent, cela peut être intéressant d’avoir une identité purement africaine incarnée justement par le «.africa». Les organisations panafricaines comme l’Union africaine pourront désormais marquer leur identité continentale. Par ailleurs, il a été démontré que le nom de domaine continental ne concurrence pas le nom de domaine pays. Ainsi, le «.eu» n’a jamais fait ombrage à un «.fr» ou à un «.de».

Les frais liés à l’enregistrement du nom de domaine (18 dollars ou 17 euros sont annoncés) seront en partie reversés à l’Union africaine. C’est une première?
Ce n’est pas vraiment la première fois que ça arrive parce que le «.asie» dispose de ce type de clause. A savoir, prélever un pourcentage de ce qui est généré et l’investir dans le renforcement des capacités au niveau des pays de la région. Concernant le «.africa», ce qui a été convenu au niveau de l’Union africaine et du ZA Central Registry, est la création d’une fondation qui sera financée par un pourcentage des revenus générés par la commercialisation du nom de domaine. Les fonds dégagés serviront à former les Africains, à financer des start-up… En somme, à financer un certain nombre de projets afin que le continent et les Africains profitent davantage des nouvelles technologies.

A compter de juillet 2017, on pourra donc bénéficier de l’extension «.africa»…
Selon les explications données par l'opérateur sud-africain, dans un premier temps, l’accès au service est réservé à une catégorie d’utilisateurs. Notamment les pays africains. Il est prévu que chacun d'eux puisse soumettre une centaine de noms qui seront protégés pour eux par ZACR: par exemple, le mont Kilimandjaro qui se trouve en Tanzanie ou Atacora, l'un des départements du Bénin. L’opération donne lieu à ce qu'on appelle une liste de noms protégés. Il en sera de même pour les porteurs de marques déposées. Puis, certainement quelques mois après, le service sera accessible au grand public.