Trois questions à...

Syrie,  Moyen-Orient

Olivier Roy : «Personne ne veut vraiment une victoire militaire contre Daech»

Par Michel Lachkar@GeopolisAfrique | Publié le 21/03/2016 à 11H25, mis à jour le 21/03/2016 à 15H20

Raqqa capitale Daech novembre 2014
Raqqa capitale de Daech, sur le panneau on peut lire  "Nous allons gagner, malgré la coalition internationale" (novembre 2014) © AFP/Raqqa media cente

«Chaque acteur du conflit syrien craint que la défaite de Daech ne profite à son pire ennemi» affirme le chercheur et spécialiste de l'islam Olivier Roy. Un effondrement de Daech va créer un espace vide, et exacerber les tensions dans la région, sans régler le problème du djihad international qui cherchera d'autres terrains de jeux.

Daech est toujours là, malgré un an de frappes aériennes de la coalition. Pourquoi ?
Personne ne veut une victoire militaire contre Daech. Chaque acteur local a un pire ennemi que Daech. Chacun craint que la défaite de Daech ne bénéficie à son pire ennemi. Les Turcs craignent que les Kurdes bénéficient de la fin de Daech, l’Arabie Saoudite craint que l’Iran occupe l’espace, et réciproquement. Un effondrement de Daech va créer une espace vide, dans lequel tout le monde va se précipiter. Le président Erdogan veut empêcher la création d’un Etat kurde en Syrie. On peut également craindre des représailles chiites contre les sunnites irakiens. Il y aura de nouveaux déplacements de population. La tension entre l’Arabie saoudite et l’Iran sera aussi exacerbée.

On assiste pourtant à un affaiblissement de Daech ?
Daech peut s’écrouler de l’intérieur, sous l’effet de ses contradictions internes entre les internationalistes, partisans d’une extension permanente du califat, et les sunnites locaux qui à un moment donné voudront poser la question des frontières. Il y a des révoltes au sein de Daech et ils n’ont plus les moyens financiers d’arroser la population. Ils se sont comportés en prédateurs, et ils n’ont plus rien. Il n’y a plus d’économie.

Portrait d'Olivier Roy

Olivier Roy, auteur de "La sainte ignorance" 2008, "Le Croissant et le chaos" 2007, "L'islam mondialisé" 2002  © AFP /Jean Pierre Muller


Va-t-on vers la création d’un état sunnite ?
Daech, n’est pas  un produit de la théologie islamique, mais de la géo-stratégie du Proche Orient. C’est la révolte des Arabes sunnites du croissant fertile qui ont perdu le pouvoir partout, en Palestine, au Liban, en Irak, en Syrie, il ne leur reste que la Jordanie.  On voit bien comment d’anciens membres du parti Bass irakien se sont reconvertis dans un islamisme radical. Les anciens militaires de Saddam ont instrumentalisé habilement les jeunes musulmans acculturés et suicidaires du monde entier dans leur combat.
Daech, ce sont des Arabes sunnites qui ont perdu le pouvoir à cause des Américains et des Iraniens. Ils veulent un Etat entre Bagdad et Damas. C’est une revendication qui fait sens et je suis sûr que certains membres de Daech sont dans cette perspective. Si Al-Bagdadi disparaît et si les anciens membres du parti Baas apparaissent à visage découvert, un général sunnite irakien pourrait apparaître et négocier une sorte d’Etat sunnite.

Que penser  du départ russe?
Je suis un peu perplexe, c’est un coup politique très malin, les Russes peuvent revenir en 48 h.  Ils ont atteint leurs objectifs. Ils ont réussi à casser tout ce qui se trouvait entre Bachar et Daech. Ils ont détruit la possibilité d’une troisième voie, pour que les Occidentaux n’aient plus le choix qu’entre Bachar et Daech. En apparence, ils ont gagné. Ils laissent Bachar reprendre son pays, il ne faut pas que cela apparaisse comme une victoire russe.

Est-ce que les Syriens accepteront le maintien de Bachar au pouvoir ?
Iraniens et Russes ont toujours l’option de remplacer Bachar, mais ce serait un aveu de faiblesse de le remplacer au milieu du gué. La population syrienne est tellement assommée, qu’elle veut maintenant une solution.

Si Daech s’écroule, cela va-t-il changer la donne?
Il n’y a pas de différence idéologique majeure entre Daech et Al Qaïda, si ce n’est la déclaration du Califat. Ben Laden a toujours refusé de déclarer le califat, et de faire la guerre aux chiites. Même si on arrive à bout de Daech, on n’en aura pas fini avec la radicalisation. Ils chercheront d’autres terrains pour le djihad international.